CHAPITRE DIX-NEUVIÈME. Syy
la bonté de me rexprimer; mais ses dernières paroles étaient encore brûlantes dans mon âme , et rien ne pouvait me faire changer. Je lui demandai pardon des torts que je pouvais avoir eus envers elle; mes excuses la touchèrent , et toutes deux nous pleurâmes en nous séparant. Plus tard, le pouvoir de Babet força ma tante à m'écrire quelques lettres fort dures; mais revenant à sa générosité naturelle, j'en fus accueillie avec une grande bienveillance, lorsque plus tard je vins lui présenter mes respects.
Pour achever ici ce triste épisode, je dirai encore que Tarrogance de cette femme de chambre devint telle, que mademoiselle Melon, affaiblie par son grand âge, n'ayant plus la force de rompre le joug qui Paccablait, se vit obligée d'appeler son neveu, M. de Chaligny, à son secours, pour chasser une servante-maîtresse qui la maltraitait. La méchante Babet fut remplacée par une femme honnête et douce. Ma tante , ayant retrouvé la paix dont elle était privée depuis longtemps, passa les dernières années de sa vie paisiblement; elle reconnut alors combien elle avait été trompée, et daigna me rendre justice.
J'allai à Nevers chez Joséphine , qui depuis longtemps ne me donnait pas de ses nouvelles; elle avait craint de m'alarmer en me parlant de son état, qui m'arracha des larmes. Joséphine ne marchait plus; un rhumatisme qui s'était porté sur une jambe l'avait contrainte d'aller aux eaux, mais inutilement : elle n'en avait rapporté que des béquilles. Il me parut bien pénible de ne pouvoir lui donner mes soins, mais il
SyS UNE FAMILLE NOBLE SOUS LA TERREUR.
était possible que Ton connût à Nevers ma qualité d'émigrée ; je repartis donc bien vite pour la campagne, triste de me séparer d'une amie aussi chère. Bientôt son état empira au point de faire craindre pour sa poitrine; un chagrin destructeur minait ses forces. Elle m'écrivit qu'elle partait pour Paris, et je revins lui faire mes adieux.
Son père, ennuyé de ses souffrances, l'y envoya chercher d'inutiles secours. Il n'avait plus besoin d'elle, depuis qu'il lui avait arraché un testament en sa faveur. (( Joséphine , lui avais-jc toujours dit , reste maîtresse de ta fortune pour ton bien, pour celui de ton père. Tu mourras dans la misère si tu lui abandonnes ce que tu possèdes. — Je n'aurai pas le temps de l'éprouver », me répondit-elle. Et cependant elle vécut assez pour connaître des privations bien cruelles : il l'abandonna en quelque sorte à des soins étrangers. Elle le fit prier de venir à Paris; il avait ses foins à faire. Le médecin lui écrivit : « Si vous voulez voir encore votre fille, ne perdez pas un moment. » Il répondit qu'il partirait aussitôt que ses affaires seraient terminées. « Ne te laisse pas aller à la mélancolie, ne crois pas les médecins, mandait-il à Joséphine; va au spectacle, bois du Champagne, réjouis- toi. » Cette lettre, heureusement pour elle , arriva trop tard ; elle avait cessé de vivre.
J'ai un peu anticipé sur les temps en parlant de la mort de mon amie, qui dut tant de malheurs ou plutôt tous ses malheurs à son père. Pendant qu'elle languissait à Paris , les jours s'écoulaient vite , et ils portèrent des orages nouveaux. La loi des otages, cette loi inique