CHAPITRE VINGTIÈME. SqI
jour, et je croyais voir pour la dernière fois les lieux dont je m'éloignais. Mes amis me disaient adieu comme à une mourante ; cet intérêt me touchait profondément, mais la solennité attachée à toutes ces séparations augmentait la mélancolie, qui elle aussi minait sourdement ma vie.
Tous ces voyages n^étaient pas fort dispendieux, mais incommodes et très-fatigants. Les diligences et les pataches(i), voitures à la portée des pauvres de mon espèce, étaient fort dures. J'arrivai très-fatiguée chez ma cousine, et j'y commençai bientôt le lait d'ànesse. Madame de Bèze vint passer avec nous quelque temps ; et malgré la tristesse de Pépoque d'alors, nous passions des moments embellis par l'amitié réciproque qui nous unissait. Un vieil abbé Pépin était encore commensal du Battouée, mais présenté dans le monde comme M. du Raisin, ancien ami de la maison, il y vivait assez librement, malgré son titre à être suspect. On ne désirait plus trouver autant de coupables ; cependant les émigrés n'osaient point encore se montrer ouvertement.
Nous étions tous réunis dans le salon , et c'était vers le déclin du jour, lorsqu'on vînt annoncer la visite d'un étranger. Nous voyons apparaître un homme à la contenance humble, au regard baissé, qui exprime à voix basse combien il lui en coûte de réclamer l'appui
(i) Je crois avoir déjà dit que c'étaient de petites charrettes à deux roues et à quatre places. On y était assis dos à dos. Elles étaient conduites par un homme assis sur le brancard, et n'avaient qu'un cheval. Elles allaient alors aussi vite que la poste.
de personnes auxquelles il est inconnu, mais qu'il sV voit forcé par sa triste position ; qu'il est émigré, sans passe-port et sans ressources ; que ne sachant où aller, il sollicite un asile pour cette nuit seulement. Mon cousin le laisse à peine achever, se retourne vers nous en nous le représentant comme un infortuné dont le sort le touche profondément, et le recommande aux soins de sa fille. Mademoiselle de Lespinasse était portée par son cœur à voler au secours de tous les êtres souffrants. Cet étranger avait un titre de plus pour l'émouvoir j ses oncles, ses cousins étaient émigrés, et peut-être alors sollicitaient aussi la pitié des âmes compatissantes.
Nous avions toutes la même pensée, et moi qui venais de reconnaître mon inconnu aux douze francs (1), je me sentais fort embarrassée de ce petit bienfait, et je fis semblant de ne pas le connaître. Il vint au-devant de mes vœux en faisant de même, et Je lui sus gré de ménager ainsi ma délicatesse.
Cependant, je dis à ma cousine que je croyais l'avoir vu deux ans auparavant chez madame Grimauld ; mais craignant de lui faire tort par un récit peu fidèle, j'appuyai légèrement sur ce qui m'était resté de cette courte entrevue. Il me semblait qu'alors il avait dit se nommer Lebrun, et qu'il avait parlé de ses sœurs religieuses, demeurant à Bourges. Maintenant il n'était point question de cela, il nous fit la touchante histoire de ses dernières infortunes. Après avoir couru de grands
(i) J'ai parlé plus haut de cet étranger, que madame Grimaud traita si froidement.