‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 199 sur 241 · CHAPITRE VINGTIÈME. SgS · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGTIÈME. SgS

dévider; aussitôt mademoiselle de Lespinasse ouvrit ses trésors, et les pelotons naquirent en foule sous ses doigts. Il nous raconta qu^une blessure au talon Payant empêché de suivre ses camarades, il n'avait eu que ce faible gagne-pain pour se soutenir, n Dans quel pays étiez- vous? demanda Tune de nous. — En Hongrie », répondit-il. Nous étions peu instruites de la marche de l'armée de Condé (i), nous laissâmes passer la Hongrie sans réflexion. Il resta, je crois, près d'un mois parmi nous sans dire son nom, et discrètement personne ne le lui demanda, ce qui étonnait beaucoup le petit Bèze, qui dit un jour à sa mère : « Maman, je n'entends jamais son nom; il ne s'appelle donc pas, ce monsieur? — Mon ami, repris-je, nomme-le M. Untel. » Et le nom en resta au monsieur qui ne s'appelait pas.

« Mais, monsieur, lui demanda un jour mon respectable cousin, comment faites- vous pour ne pas vous tromper et pour éviter toujours de tomber entre des mains dangereuses pour votre sûreté? — Oh ! rien n'est plus facile, répondit M. Untel : Je m'adresse au premier paysan que je rencontre, car les paysans sont moins soupçonneux que les citadins; je lui dis que j'ai perdu le nom d'un particulier de ce canton auquel je suis adressé; que je me rappelle seulement que c'est un homme respectable, connu par sa bienfaisance et ses vertus, ayant été persécuté pendant la Terreur, et c'est ainsi que l'on m'a montré le chemin du Battouée, en

(i) Il est certain qu*on était fort peu instruit de ce qui se passait hors de France; du moins nous en étions fort ignorantes.

me disant : — Allez, ce ne peut être que M. Leblanc de Lespinasse. » Nous applaudîmes à cette ruse, qui contenait une louange aussi douce que vraie des vertus de mon cousin.

Enfin, au bout d'un mois, il annonça son départ. Les chemises étaient faites , les bas rentes ; il n'y avait plus de raison pour l'engager à prolonger son séjour ; on le laissa partir. Un petit paquet de trois chemises neuves et autant de paires de bas fut déposé dans sa chambre. Madame de Bèze, la seule qui pût disposer de quelque chose, fit cacher dans son bonnet de nuit le prix des leçons d'équitation de son fils, qu'une noble délicatesse Pempéchait de lui offrir elle-même. Notre homme, qui ne s'apercevait de rien, reçut nos adieux avec une humble reconnaissance, et le lendemain, à la pointe du jour, M. Untel et son paquet étaient partis.

Ces détails sur un personnage aussi obscur paraîtront peut-être minutieux, mais ils ajoutent un trait de ressemblance au portrait de cette époque, et quelque opinion qu'ils puissent donner de M. Untel, que je retrouvai plus tard, il faut en les lisant se transporter au temps d'alors, et sans l'expérience qu'il nous a laissée.

Les malheurs publics et les persécutions particulières avaient isolé les familles; chacun vivait renfermé chez soi, entretenant peu de relations avec le monde, craignant de voir ou d'être vu, et cherchant à en être oublié. Un grand nombre de proscrits, obligés de changer souvent de retraites, protégés par la nuit et le silence,

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