‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 200 sur 241 · CHAPITRE VINGTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGTIÈME

venaient demander un asile passager à ceux de leur parti, sûrs d'avance de la discrétion qui les y protégerait. Une juste délicatesse empêchait très-souvent de s'informer curieusement du nom véritable de celui qui s'arrêtait sous votre toit. Il repartait sans l'avoir révélé. Nul soupçon ne le suivait, et le soir encore le toit hospitalier abritait un nouveau fugitif, qui s'en éloignait de même. Beaucoup d'intrigants exploitèrent avec talent les vertus et l'innocence des âmes pieuses, inhabiles à deviner la fraude, faciles à tromper parce qu'elles ne connaissent pas le mensonge, préférant d'ailleurs exercer l'hospitalité envers tous, plutôt que de s^'exposer au malheur de repousser un véritable infortuné. N'était-ce pas un beau côté de ce temps-là? J'ai dit que j'avais commencé le lait d'ànesse; une violente coqueluche vint l'interrompre. Cette maladie, dangereuse aux grandes personnes, fut épidémique parmi elles. Beaucoup en moururent, et j'en fus violemment attaquée; mais sous une apparence très-délicate, je cachais beaucoup de force, et je me remis bientôt assez pour être capable de suivre mon père, qui passa au Battouée vers l'automne , en se rendant à Paris , oti il avait obtenu la permission d'aller solliciter lui-même sa radiation définitive. Eut-il la volonté de m'emraener ou céda-t-il à mes prières? c'est ce dont je ne me rappelle plus. Être avec lui et près de lui me semblait ma seule place dans ce monde ; c'était mon unique bien ! Ah ! ce n'était pas seulement la soufifrance qui altérait ma santé, je ne pouvais supporter la vie errante que je menais, je languissais partout, parce que je recevais

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tout. Sans demeure fixe, changeant de domicile à tout instant, je craignais de m'attacher au moindre objet. Je me promenais tristement dans les jardins, dans la campagne, en regrettant de ne pouvoir pas même posséder un rosier. Il faut partir, qui Tarrosera? Comme moi, il mourra.

L'arrivée de mon père me ranima sans doute, car il me permit de le suivre, ce qui fait supposer que ma mine ne l'inquiéta point. Il est vrai que le désir de raccompagner me fit taire mes souffrances. Nous partîmes en patache, locomotive dont la simplicité ignorait le luxe des soupentes. On était peu difficile alors. Presque assise sur l'essieu, trottant, cahotant sur le pavé de la grande route, ma coqueluche et moi nous arrivâmes à Paris, comme si nous nous portions bien, et la première personne que j'y aperçus fut un médecin, qui Tannée d'avant m'avait dit un de ces adieux éternels que je recueillais sur mon passage. Il fne croyait morte, et ma vue lui causa une surprise réelle. J'avais appelé de son arrêt; c'était de bon augure. ChamboUe, mon frère cadet, se rendit à Paris en même temps que nous. Il y était amené par l'espérance d'obtenir de l'avancement, et pour solliciter sa radiation de la liste des émigrés. Nous en fûmes rayés le même jour, et nous allâmes ensemble promettre de ne pas troubler le repos de la République, promesse que je fis de bon cœur et fort gaiement, car il me paraissait drôle d'être redoutable. La radiation de mon père éprouva beaucoup de difficultés. Les démarches se multiplièrent sans fruit, ce qui me causait la double affliction de voir le décou-

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