‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 201 sur 241 · CHAPITRE VINGTIÈME. 3gg · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGTIÈME. 3gg

ragement de mon père, et d'être forcée de m'en séparer encore , notre situation gênée ne nous permettant pas un long séjour à Paris.

C'est vers ce temps qu'il fut question d'une expédition maritime dirigée contre l'Amérique, et pour laquelle on promettait beaucoup d'avantages à ceux qui se faisaient inscrire volontairement pour en faire partie; et mon frère, croyant y trouver des chances certaines d'avancement, courut y mettre son nom. Cette nouvelle m'affecta beaucoup. Je craignais toutes les expéditions lointaines; ne pouvait-il pas être fait prisonnier pour la seconde fois, ou périr, sinon par le fer, du moins par la fièvre jaune, qui y faisait de grands ravages? Tendrement attachée à mon frère, frappée des périls où il courait se précipiter, cette nouvelle séparation, sous de si tristes auspices, me semblait devoir être éternelle. De son côté, il ne s'y préparait pas sans un grand déchirement de cœur; il croyait bien y trouver un avantage personnel, mais l'âge avancé de mon père et l'isolement où je pouvais rester encore jetaient dans son âme de graves sollicitudes.

tt Si mon père venait à mourir, me dit-il le soir, que deviendrais-tu seule en France, quand loin de toi je ne pourrais venir à ton secours? — J'y ai pensé, mon ami. Hélas! il fallait bien y penser! Je me ferais sœur grise; j'aime à soigner les malades, je serai servante du Seigneur. — Parles-tu sérieusement? reprit-il presque avec effroi ; est-ce vraiment ta volonté? — Oui, c'est ma volonté. N'imagine pas que ce soit le résultat d'une impression passagère; j'en nourris le projet

depuis longtemps. Le mauvais état de ma santé y serait maintenant un obstacle, mais j'espère que Dieu me la rendra. » Mon bon père dormait déjà profondément lorsque nous eûmes cette conversation au coin du feu, où les confidences échappent au cœur oppressé, où Ton aime à penser à deux. ChamboUe me quitta d'un air sombre; il était tard. Au point du jour, je le vis près de mon lit. a Alexandrine, me dit-il, serait-il bien vrai que tu te fisses sœur grise, si...? — Oui, avec plaisir même. — Je n'ai pu fermer Tœil de toute la nuit. Ton projet me poursuit. Je sais que mon départ OafBige : promets-moi d'abandonner ton idée, je quitte la mienne; dis adieu aux sœurs grises, et je fais mes adieux à l'Amérique. J'ai encore quelques heures pour retirer ma signature, et j'y cours, si tu consens. » J'eus bientôt promis; il resta.

Comme je Tai déjà dit, la radiation de mon père traînait en longueur. On fait peu de cas des sollicitations du pauvre, parce qu'on ne le craint pas, et qu'on n'en espère rien; on le dépouille sans pudeur du peu qui lui reste, en l'amusant par de vaines promesses, qui usent son temps et vident sa bourse. On vous dit : a Si vous ne sollicitez vous-même, vous n'obtiendrez rien»; vous venez, et vous n'obtenez rien encore, parce que vous êtes pauvre et que vous êtes dans l'impossibilité de parler d*or comme le riche, auquel on accorde parce quHl n'est pas dans le besoin. Les portes s'ouvrent devant la richesse, elles se ferment devant la pauvreté ; c'est ce qui nous arriva.

Il fut décidé que j'irais à Auxonne, chez M. de

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