‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 202 sur 241 · CHAPITRE VINGTIÈME. 4OI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGTIÈME. 4OI

Gueriot, avec mon frère, tandis que mon père, qui ne voulait pas abandonner la poursuite de sa radiation, resterait chez une de ses connaissances, qui lui offrit un logement jusqu'à la fin de ses affaires. Cette offre faite avec bonté fit couler nos larmes; pénétrés de reconnaissance par ce secours inattendu , nous priâmes ensemble, et bientôt je quittai encore mon père. Chambolle partit avant moi, parce qu'il faisait la route en partie à pied, et que nous n'avions pas de quoi payer plus d'une place à la diligence. J'étais dans le cabriolet, fort exposée aux intempéries de la mauvaise saison; car un manteau de cuir, jouant de côté, en garantissait très-imparfaitement les voyageurs. Je montai en voiture avec un violent retour de coqueluche, assez peu vêtue, et j'arrivai très-malade à Auxonne.

Les tendres soins de madame de Gueriot et de son mari me rétablirent bientôt. Ce temps est un des plus doux de ma vie. Je ne saurais assez dire combien je me sentis heureuse et touchée des bontés qu'ils me prodiguèrent. Je passai là un hiver charmant, près de mon frère, jouissant d'un bien-être inconnu depuis longtemps, et dont la douceur était augmentée par les espérances que mon père me donnait de sa prochaine radiation, qui eut enfin lieu au printemps suivant. Bientôt après, il obtint une pension de dix-huit cents francs. Ce n'était pas celle de son grade (i); mais on prétendit qu'il ne le possédait pas depuis assez longtemps pour en obtenir la pension entière, et que la

(i) Il était maréchal de camp. Je crois l'avoir déjà dit.

moitié était son droit. Il fallut bien s'en contenter, et même s'en trouver heureux.

Malgré Ja répugnance que mon père éprouvait à revenir habiter Moulins, il s'y décida, dans Tespérance de s'arranger avec quelques-uns des acquéreurs de ses biens. Il y avait déjà bien des exemples de braves gens, se laissant toucher par leur propre conscience et par la misère de ceux que Ton avait dépouillés; leurs propositions étaient à la portée des faibles moyens que ceux-ci avaient conservés, et ilss arrangeaientàl'amiable. Quelques-uns, complètement généreux, se contentant des profits faits dans des terres qu'ils avaient acquises pour rien, les avaient remises sans condition aucune à leurs vrais propriétaires. Quelques autres, tout en annonçant une bonne volonté parfaite, faisaient d'onéreuses conditions, impossibles à remplir, et s'en allaient célébrant eux-mêmes leur désintéressement, se plaignant tout haut de ceux qu'ils voulaient obliger. « Ce sont eux qui nous refusent », disaient-ils. Se faire généreux est un déguisement comme un autre.

Nous nous rendîmes donc à Moulins, mon frère et moi ; et mon père vint nous y re^QJijidire dans un petit appartement proportionné à sa iii§jÊ^t fortune. Nous l'avions meublé avec d'anciens mMÏMés à nous, conserves par les soins de M. de Tara,de, dahs une petite masure qu'il avait rachetée de la Nation, comme on disait alors. Il rendit le tout à mon père. Chambolle retourna près de son bienfaiteur. Ma bonne, madame Duvernai , revint près de nous ; elle avait passé tout ce temps chez des amis. Dès qu'elle se crut utile, nous la

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