‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 203 sur 241 · CHAPITRE VINGTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGTIÈME

vîmes reparaître. Aidée d'une femme étrangère, qui lui apportait du dehors tout ce qui lui était nécessaire , elle voulut se charger des soins de notre petit ménage , et nous vécûmes avec toute la sobriété qu'exigeaient nos moyens. Bientôt mon frère aîné arriva d'Allemagne ; et pour la première fois depuis bien des années, nous eûmes une demeure à nous.

Un seul acquéreur (i) nous rendit un domaine à des conditions raisonnables, quoique onéreuses dans notre position. Un autre se vanta partout de vouloir nous rendre le château des Echerolles et un domaine qu'il avait acheté; mais il ne parla pas des conditions qu'il y mettait, se plaignit de nos prétentions, et s'acquit à nos dépens la réputation d^une grande générosité, sans courir le risque de se défaire d'une terre qu'il voulait garder.

Beaucoup d'émigrés, plus heureux que nous, rentrèrent dans une partie de leurs biens ; ils trouvèrent dans une sage économie, jointe à une grande activité, le moyen de payer les dettes contractées pour le rachat de leurs demeures, et coulèrent paisiblement leurs jours au coin du foyer domestique. Il est des familles destinées à sombrer; sir nôtre ne put jamais se relever. Tous nos efforts pour nous soutenir sur les flots furent vains; soit qu^aucun de nous ne comprît les affaires, soit, comme je viens de le dire, que nous fussions destinés à périr par d'autres circonstances.

(i) Je dois faire connaître le nom de cet honnête homme ; il s'appelait Ândrillard, fabricant de faïence.

Le peu que nous avions retrouvé n'avait pas suffi pour racheter le domaine remis à mon père ; un brave homme avait avancé le reste : c'était donc une dette. La faible pension de mon père ne pouvait nous soutenir tous. Que d'amertumes se mêlaient à cette réunion si désirée ! Combien je me reprochais de le priver de Taisance modeste dont il aurait joui sans nous ! Préoccupée nuit et jour du moyen d'y remédier, je pris alors la résolution d'utiliser ma vie et de chercher une place. Peut-être, pensais- je, j'aurai le bonheur d'ajouter quelque chose à sa faible fortune. Une fois cette idée adoptée, je vivais avec elle. Mon frère aîné, qu'une habitude d'indécision empêchait de prendre pour luimême un parti décisif, était cependant pour moi de bon conseil, et me fortifiait dans l'intention où j'étais. Mon père(i), inquiet de mon avenir, en comprenait la nécessité, mais il craignait mon éloignement et répugnait à me voir dépendante des caprices d'autrui. On m'offrit d'être sous-maîtresse dans un pensionnat de jeunes personnes : c'était à ^oulins même. Il s'y opposa formellement. Plus tard, une dame de ma connaissance voulut me faire entrer chez des parents à elle qui cherchaient une bonne potir. leurs enfants; ils habitaient Paris. Elle ne m'avait pas proposée sous mon nom, car ils n'auraient pas voulu prendre une demoiselle; du moins on avait promis que, séparée du

(i) Je dois dire ici que la santé robuste de mon père me permettait de m'éloigner de lui avec sécurité, et si mes soins lui avaient été nécessaires, je n'y eusse jamais pensé. Du reste, il serait venu habiter la ville où je me serais fixée.

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