‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 205 sur 241 · CHAPITRE VINGT ET UNIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT ET UNIÈME

Mon père placé à Lyon dans Tentreprise des ^*élocifè^es. — Singulier roman. — Il se remarie. — Je fais connaissance avec ma bellc-m6rc. — Je vais chercher à Moulins madame Duvcrnai. — Mon père consent à ce que je cherche une place. — Madame de Malet. — M. de I^ncry. — Je pars pour Moulins . sans oser parler de m?s projets à ma bonne. — Je me d«îciJe à partir pour la Russie.

Dès que mon père eut perdu Tespoir de retrouver pour nous quelques débris de sa fortune, son cœur se brisa, et le séjour de Moulins lui devint amer. Nous comprîmes qu'il fallait fuir, et chercher dans des aspects nouveaux des distractions à sa mélancolie. Nous allâmes à la campagne, chez des parents oii mon père, accueilli avec une amitié franche, entouré d'objets étrangers à ses tristes souvenirs, retrouva bientôt sa gaieté naturelle et la vivacité de son esprit, dont la fraîcheur, rare à son âge, le rendait d'une amabilité peu commune. Quant à moi, j'avais rompu avec toute idée de séparation; ma présence lui était chère; heureuse de lui consacrer mes soins, je voyais mon avenir se dérouler paisiblement dans cette douce occupation, lorsqu'une lettre de Martial, mon frère aîné, qui ne nous avait point accompagnés, vint donner un tour de roue à notre fortune, et nous rejeta dans Tespace.

M. le marquis de Chabannes venait d'obtenir un brevet d'invention pour de nouvelles diligences que tout le monde connaît maintenant : ce sont les véloci^

fères. Occupé à en organiser le service sur la route de Paris à Lyon, il venait de passer à Moulins, où, ayant rencontré Martial, il le chargea d'offrir à mon père la direction du bureau de Lyon avec douze cents francs d'appointements. Beaucoup d'émigrés furent placés par la générosité du marquis de Chabannes, qui secourut ainsi la misère de ses frères d'armes et de ses compagnons d'infortune. J'ignore si ses affaires s'en trouvèrent aussi bien que son cœur. J'ai toujours pensé que mon respectable père était détestable directeur d'un pareil bureau.

Mon frère, inspecteur dans cette entreprise, et déjà parti pour Lyon, invitait mon père à s'y rendre au plus tôt, afin d'y commencer promptement les occupations qui l'y attendaient.

Aussitôt que mon père vit une carrière ouverte devant lui, il s'y précipita avec une impétuosité de jeune homme, et saisissant rapidement l'espérance qui lui était offerte, il partit à l'instant même à pied, afin de se rendre à une petite ville voisine où passait une diligence pour Lyon. En peu d'heures, je me vis séparée de lui et du paisible avenir rêvé si doucement à ses côtés ; mais combien j'étais touchée! car c'était pour moi que mon père courait consacrer ses derniers jours au travail, afin d'alléger les miens. Son départ m'affecta profondément; je ne pouvais me faire à le voir, à son âge, commencer la vie d'un commis de bureau.

Il m'avait promis de me faire venir près de lui, dès que sa position serait fixée. Bien des mois s'écoulèrent; j'attendais impatiemment l'ordre de le rejoindre, lors-

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