‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 206 sur 241 · CHAPITRE VINGT ET UNIEME. 4O · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT ET UNIEME. 4O

qu'il m'écrivît la chose la plus inattendue, la plus extraordinaire pour moi. Il se mariait. Il m'en donnait la nouvelle avec une gaieté spirituelle qui me fait regretter de ne pouvoir le laisser parler lui-même. Je n'ai plus sa lettre.

« On me demande en mariage, me disait-il; Je n'ai point envie de me marier; mais puisque je plais et qu'on me trouve aimable, je me vendrai pour dix-huit mille francs; si on te les assure, c'est chose faite. » Je lui écrivis aussitôt que je le suppliais de ne point risquer son repos pour moi ; que jamais je ne pourrais me consoler d'avoir été peut-être la cause de son malheur. Ma lettre arriva trop tard. Il m'apprit bientôt son mariage, et ne me cacha point que l'empressement de sa femme en avait précipité la conclusion. Cette particularité accrut mes inquiétudes, ne pouvant me reqdre compte des raisons singulières qui avaient porté mademoiselle de Cirlot à faire cette démarche. Je reconnus plus tard que cette union était heureuse, et que nous devions être reconnaissants d'un événement qui d'abord se montra sous l'aspect d'une bizarrerie alarmante pour la tranquillité d'un père si tendre. .

Puisque c'est à toi, Maria, que ce récit s'adresse, tu prendras quelque intérêt au singulier mariage de ton grand-père; et si d'autres me lisent, ils me pardonneront ces détails de famille; car, à tout prendre, je ne raconte que cela.

Mon père, étant retenu chez lui par un fort gros rhume, ne sortait plus de sa chambre depuis quelques jours, quand il y vit entrer un monsieur qu'il ren-

contrait souvent dans la société. Ce monsieur, étonné lui-même de sa mission, lui apprit après un assez long préambule qu'il venait le demander en mariage, ou plutôt lui proposer la main d'une demoiselle qui le trouvait aimable. Cette nouvelle jeta mon père dans un de ces éionnements que rien ne peut traduire. « Mais sait-elle donc que j'ai tout perdu? — Oui. — Que j'ai trois enfants? — Oui. — Que ma pension est médiocre? — Oui. — Que j'ai soixante-quatorze ans? — Elle sait tout cela, et elle va s'expliquer elle-même. » En effet » à ces mots, mademoiselle de Cirlot entra dans la chambre.

En femme entendue, elle donna les détails les plus exacts sur ses affaires, fut très-pressante. Mon père, encore surpris de cette vive attaque , se retrancha dans la nécessité d'en parler à ses enfants, pour se ménager une retraite honorable ; mais sans doute inquiète d'accorder trop de temps à la réflexion , elle revint bientôt à la charge, et mon père, flatté peut-être d'un intérêt aussi vif, céda. Aussitôt que mademoiselle de Cirlot fut assurée de son consentement, elle se chargea de toutes les démarches nécessaires, et le mariage fut conclu. Elle éluda fort adroitement la condition que mon père avait faite (i). Touché de tant de preuves d'atta-

(i) Il ne faut point en accuser son cœur; elle craignait que cette clause étant connue de ses parents avant son mariage, ils ne parvinssent à l'empêcher.

Si elle n'a point entièrement rempli envers moi la promesse qu'elle avait faite à mon père, elle s'est du moins montrée trèsgénéreuse envers mon frère cadet.

Page 1