CHAPITRE VINGT ET UNIÈME. 4II
chement, il lui parut plus doux de se donner que de se vendre, et il ne la lui rappela point.
Il n*est personne qui en lisant ceci ne pense, comme j'ai fait moi-même, qu'un peu de folie s'en mêlât, ou que cette dame eût quelque chose à cacher. Eh bien, point du tout; quand plus tard je la vis dans le sein de sa famille, je compris toute son histoire.
Mademoiselle de Cirlot avait cinquante ans, lorsque la fantaisie lui vint d'épouser mon père, qu'elle voyait souvent chez sa sœur, madame du Foissac. Elle avait vieilli près de cette sœur, dont le mari la brusquait journellement et la fatiguait sans cesse par de triviales plaisanteries. L'esprit peu étendu de mademoiselle de Cirlot ne lui fournissait pas les moyens de les repousser ou de les supporter; traitée par les siens comme un grand enfant, elle les voyait à la fois spéculer sur sa fortune et livrer ses petits ridicules aux sarcasmes de leur société. L'être le plus faible a ses moments d'énergie. Obsédée d'un esclavage humiliant, elle sut échapper à cette honteuse tutelle au moment oti l'on s'en doutait h moins. L'amabilité de mon père et la considération dont il jouissait la portèrent à chercher en lui le protecteur qui lui était nécessaire. Pour réussir dans une affaire de laquelle son bonheur dépendait, il fallait du secret et de la célérité : c'est ce qui explique tout ce que sa conduite offrit alors d'inconcevable (i).
(i) En effet, elle développa presque du génie dans l'exécution de ce projet; où elle avait placé toutes ses espérances de repos et de bonheur. Elle tira un grand parti de l'opinion que l'on avait
Ignorant les motifs qui avaient fait agir mademoiselle de Cirlot, j'avais des préventions contre elle, et mon étonnement d*avoir une belle-mère était mêlé d'un peu d'irritation. Je quittai la Bourgogne, où j'avais passé tout ce temps-là, pour rejoindre mon père et faire la connaissance de sa femme. J'arrivai à Lyon par le coche d'eau. Tout le monde sait ce que c'est que l'arrivée d'un coche ; l'agitation qui s'y répand à l'abordage prend aussitôt la place de Tordre et du repos qui s'y font remarquer auparavant. J'attendis, moi, paisiblement dans un coin, que la foule des voyageurs, des paquets et des portefaix se fût éclaircie pour passer à mon tour, lorsque je vis paraître une figure amie : c'était mon père. L'embrasser et causer avec lui comme par le passé ne fut qu'un. Tout à coup, il me dit : « Ma femme t'fttend. » Mon père avait une femme! Nous partons, nous causons encore; il s'arrête : a La voilà. » Je l'avais derechef oubliée ! Je me trouvai devant une femme petite et ronde, à figure large, plate et colorée, dont le nez était à peine visible ; elle était coiffée d'un bonnet-chapeau noir et orange, d'où partait une espèce de résille espagnole terminée par un gland aux mêmes couleurs, qui jouait sur son épaule. J'en restai stupéfaite ; mais je reconnus par la suite que son goût pour les couleurs éclatantes ne l'empêchait pas d'être une très-bonne femme.
Nos affaires une fois réglées à Moulins, que nous
de sa faiblesse, et triompha avec esprit de ceux qui la croyaient sotte.