CHAPITRE VINGT ET UNIEMK. 4l
quittâmes sans retour, je m'établis chez mon père; mais mon existence n'y était plus la même : ne lui étant plus utile, j'y étais de trop. La petite fortune de ma bellemère (ï), réunie à la pension de mon père, suffisait à leurs goûts tranquilles; mais ma présence dans leur modeste ménage en diminuait l'aisance. Je repris donc mes anciens projets. Les soins de madame des ÉcheroUes pour son mari ne me laissant aucune inquiétude sur une existence si chère, je pouvais donc m'éloigner avec sécurité, et par là j'accomplissais un des vœux les plus ardents de ma belle-mère, qui craignait toute affection rivale de la sienne dans le cœur de son époux.
De son côté, mon père, me voyant sans avenir, reprit toutes ses inquiétudes. « Si je meurs, me dit-il un jour, tu resteras sans ressource; qu'il me sera pénible de mourir! » Profitant de cette ouverture, je le priai de me permettre de chercher une place, fût-ce même hors de France. « Ce sacrifice une fois fait, lui dis-je, le bonheur de me savoir du pain vous consolera de mon éloignement, et vos derniers moments ne seront point troublés par Tidéede ma misère. » Je n'oublierai jamais la réponse qu'il me fit après avoir dompté son agitation : « J'y consens, ma fille ; ton bonheur me consolera de ton absence; un père doit sacrifier ses jouissances
(i) Il ne restait à ma belle-mère qu'une fortune très-médiocre. Elle avait perdu plusieurs maisons incendiées pendant le siège de Lyon. Quelques bijoux attestaient encore l'ancienne opulence dont elle avait joui.
personnelles à l'avantage de ses enfants ; et lors même que je devrais pour jamais renoncer à te voir, pars et sois heureuse... » Il pleura, mon vieux père...
D'après le conseil de mon frère aîné, j'écrivis à madame de Malet, femme d'un de ses camarades, qu'il avait retrouvée à Paris. M. de Malet avait fait la connaissance de mademoiselle de Bélonde pendant son émigration, et il Pépousa avant de rentrer en France. Un sentiment impérieux ramène presque toujours un Français dans sa patrie ; un sentiment tout aussi impérieux, mais moins doux, me forçait à la fuir. Je peignis franchement ma situation à cette dame, que je ne connaissais pas; je lui détaillai les raisons qui me forçaient à chercher une place, et ne cachant point mon ignorance, je ne vantai que le zèle que je mettrais à remplir mes devoirs. Cette lettre, écrite avec une grande émotion, toucha son cœur ; une réponse aimable et bonne me parvint rapidement. Madame de Malet, justifiant Pidée avantageuse que mon frère m'en avait donnée, m'écrivit avec une bienveillance pleine de charmes pour moi. «Craindriez-vous d'aller en Russie? me disait-elle. — Ah! je ne craignais que d'être à charge à mon père et de vivre aux dépens d'autrui. J'irais plus loin encore », lui répondis-je.
Madame de Malet avait une sœur, dame d'honneur de S. A. R. madame la duchesse Louis de Wurtemberg, alors à Pétersbourg; ce fut par elle qu'elle espérait m'y trouver une place de gouvernante. Vers ce temps, M. de Lancry, émigré, fixé à Pétersbourg, fit un voyage à Paris. La nouvelle amie que m'avait donnée la Provi-