CHAPITRE VINGT ET UNIEME. 4l
dence lui parla de moi, et me fit trouver en lui un protecteur.
M. de Lancry, ancien militaire, était à la tête d^une fonderie considérable dans les environs de Pétersbourg. L-impératrice-mère, qui appréciait les connaissances de cet homme instruit, lui accorda sa protection ; il méritait en tout point Pestime générale, et ses compagnons d'infortune trouvaient en lui un appui sincère et dévoué.
A peine eût-il entendu parler de ma situation qu'il y prit un intérêt tout paternel. Il convint avec madame de Malet de tous les arrangements de mon voyage. Une fois rendue à Lubeck, il se chargeait du reste des frais jusqu'à mon arrivée à Pétersbourg. Bien plus, il exigeait que j'attendisse six mois chez une dame de ses amies, avant d'accepter une place, afin que je fusse à même de mieux choisir. « Car il faut choisir, dit-il ; trop de hâte ferait perdre à mademoiselle des Écherolles le fruit d'un si grand sacrifice. Lorsqu'elle aura trouvé une place avantageuse, nous prendrons des conditions pour le remboursement de mes frais. » Une générosité aussi grande levant toutes les difficultés, mon départ fut résolu; j'avais un oncle à Pétersbourg (i), ce qui était une raison de plus pour en préférer le séjour. Non que mon oncle fût en état de m'y soutenir, mais il y était connu, et son nom devenait un appui pour moi, en
(i) C'était M. de Tarade, frère de ma mère, qui servit en Russie depuis rémigration, et reçut le grade de contre-amiral. Il vivait d'une petite pension à Pétersbourg, et à cette époque était presque en eniance.
4l6 UNE FAMILLE NOBLE SOUS LA TERREUR.
me tirant de la foule d'aventuriers accourus de toutes parts en Russie, pour y vivre de leur dangereuse industrie.
Un départ comme celui auquel je me préparais était semblable à une mort qui vous laisserait le sentiment de vos douleurs et de vos affections. Je voyais tout pour la dernière fois. Mes amis me semblaient plus aimants; tout s'embellissait à mes yeux, car j'allais tout perdre. Cette existence était affreuse. Je n'osais fixer mes regards sur mon pauvre père, et je sentis la nécessité de hâter une séparation que l'attente rendait chaque jour plus déchirante. Les affaires que j'avais à Moulins en furent le prétexte : je devais y presser la rentrée de quelques fonds nécessaires à mon voyage. Je demandai la permission de m'y rendre, promettant de revenir avant mon départ définitif, et je quittai mon père en le trompant, en me trompant moi-même. « Je reviendrai », lui dis-je, en montant dans la diligence. Je vois encore mon père, mon respectable père, debout, silencieux, dévorant ses larmes, les yeux fixés sur les miens. La voiture partit. Oh I quelle douleur était dans son cœur et dans le mien ! « Je reviendrai ! » Mais nous sentions l'un et l'autre qu'un éternel adieu serait impossible à prononcer, et qu'il fallait ne plus se revoir. Nous nous étions compris.
Le peu que nous possédions encore ayant été vendu et partagé, il me resta une faible somme, à peine suffisante pour gagner Lubeck. Je devais me rendre à Paris au printemps. Jusque-là je restai à Moulins et dans le Nivernais, où je voulus prendre congé des amis dont,