‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 210 sur 241 · CHAPITRE VINGT ET UNIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT ET UNIEME

pendant si longtemps, j'avais reçu des preuves d'affection.

Le bruit de mon départ pour la Russie avait circulé rapidement; on le trouva étrange, et de toute part le blâme parvenait à mes oreilles. Quel parti désespéré ! disait-on dans la société; que ne reste-t-elle chez ses amis? on Taime, on la verra toujours avec plaisir; mais s'expatrier ! A quoi bon ? Que trouvera-t-elle dans cette Russie? des désagréments, de fausses promesses, des dangers. Le préfet, M. le marquis Delacoste, qui y avait séjourné, me fit dire de bien réfléchir avant de me rendre dans ce pays éloigné, où je ne trouverais que déceptions ; enfin on me blâmait ouvertement de cette entreprise. Que mettait-on à la place de Tespérance dont on voulait me priver, de cette espérance déjà payée par de si douloureux sacrifices? Rien. Blâmer, puis blâmer encore, est le fort de ce grand nombre d'amis, qui n'offrent rien en dédommagement de ce qu'ils vous ravissent. Je fus très-fatiguée d'avoir tant d'amis qui m'enlevaient jusqu'à la consolation d'espérer, et j'aurais quitté Moulins sur-le-champ, si le bonheur d'être utile à une amie malheureuse comme moi, mademoiselle Guichard, ne m'y eût retenue. Une occasion imprévue me permit de lui procurer une place de gouvernante à Moulins même. Je ne parlerais pas de cette circonstance qui m'y retint plus longtemps que je le projetais, si je n'éprouvais le besoin de faire remarquer ici que l'être It^ plus dépourvu de biens et de pouvoir a pourtant quelquefois la félicité d'être utile à ceux qu'il aime, félicité d'autant plus vive qu'il peut plus rarement la

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goûter. Devant une grande reconnaissance à madame Guîchard (i), il me fut bien doux de lui donner une preuve de ce souvenir du cœur.

Je dois parler ici d'une chose qui m*a laissé de longs regrets, presque des remords. Madame Duvernai, ma bonne, cette femme estimable, dévouée, cette femme rare enfin, nous avait suivis à Lyon; mais ma bellemère ne voulut pas la recevoir chez elle. Soit qu'elle y vît un surcroît de dépense, soit que les recommandations de mon père (2) lui eussent déplu, il ne put la &ire changer sur ce point, et un éloignement invincible s'établit entre ces deux femmes. Ma pauvre bonne se vit forcée de profiter de Toffre généreuse de madame Guichard, qui la garda chez elle. Son travail y payait bien au delà de la dépense qu'elle pouvait lui occasionner. Elle s'y soutenait par l'espérance de voir tôt ou tard les difficultés qui causaient notre séparation s'aplanir et nous permettre de vivre réunies; aussi la nouvelle de mon départ pour la Russie fut pour elle un coup de foudre.

Je l'avoue, je n'eus pas le courage de lui en parler moi-même ; tant d'adieux éternels dépassaient mes forces. Ma pauvre bonne, sans crainte comme sans soupçon, me vit partir avec sécurité, croyant mon absence de peu de durée. Je plaçai pour elle, à Lyon, une somme que je possédais en propre et dont mon

(i) C'est chez elle que mon père fut caché pendant longtemps.

(2) Il avait exigé que ma bonne fût traitée avec les égards dus à une amie de famille^ Elle crut peut-être avoir encore à redouter un pouvoir rival du sien. Elle se trompait.

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