CHAPITRE QUATRIÈME
Mon père va à Lyon ; nous l'y accompagnons. — Arrestation des officiers de Royal-Pologne. — Nous nous établissons dans le faubourg de Vaise. — Mon père obligé de fuir. — Massacres du 9 septembre 1792 pour le passage des Marseillais. — Madame Seriziot nous met à la porte.
Dès le lendemain de sa sortie de prison , mon père fut obligé de prendre un passe-port. On lui donna trois jours pour mettre ses affaires en ordre et quitter Moulins. Sa présence, disait-on, pouvait en troubler la tranquillité. Le peuple n'ayant pas, dans son esprit, ratifié cette délivrance, la garde fut doublée pour le protéger. Nous n'attendîmes pas même les trois jours accordés pour nous rendre à sa terre des Écherolles, située à deux myriamètres de Moulins, où il espérait pouvoir attendre ses effets et former son plan de voyage; mais à peine y fûmes-nous arrivés, que des amis nous y suivirent pour nous prévenir de la fermentation qui régnait parmi le peuple. Il se formait des attroupements nombreux ; on parlait de venir aux EcheroUes brûler le château , et ressaisir le prisonnier arraché à leur rage. Ne pouvant prévoir la suite de ce mouvement, il était prudent de ne pas l'attendre. Où aller? Il n'était plus question d'aller à Paris, il eût fallu passer par Moulins. Mon père se décida pour Lyon, et partit à Tinstant
même dans une patache, avec son fermier Alix, qui se
mit à côté de lui. Ils traversèrent la petite ville de Varennes à rentrée de la nuit ; comme Tesprit en était fort mauvais, mon père s'étendit dans la charrette, M. Alix le couvrit de son manteau, et, se plaçant un peu en avant, il pouvait, grâce à son embonpoint et à son épaisse redingote, le dérober facilement aux regards curieux. Il se montra seul, répondit avec aisance aux questions qui lui furent adressées, et, comme on était habitué à le voir passer à toute heure pour les affaires de son commerce, on ne l'arrêta point.
Mon père arriva sans accident chez ce même Noailly auquel il avait sauvé la vie; il en fut reçu avec la reconnaissance qui lui était due et qu'on ne trouve pas toujours. Nous l'y rejoignîmes le lendemain, et, craignant de compromettre la sûreté de Noailly en restant plus longtemps chez lui , nous gagnâmes aussitôt la ville de Roanne , oti mon père fut obligé de séjourner quelque temps pour y attendre des papiers importants, que la rapidité de sa fuite Tavait empêché d'emporter. Ce séjour n'était pas sans danger à cause de sa proximité de Moulins, mais nous ne savions encore oîi aller; les troubles qui éclataient de toutes parts faisaient hésiter mon père sur la route qu'il devait prendre, car de cette décision dépendait notre sûreté. La fermentation générale croissait de minute en minute ; on parlait d'événements tragiques. Le sang avait coulé dans Paris; des bruits sourds, des rumeurs lointaines nous parvenaient sans nous instruire. On sentait le danger partout; l'orage grondait sur nos têtes; le terrain brûlait sous nos pas; où fuir? A peine mon père fut-il arrivé, que plusieurs