‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 22 sur 241 · CHAPITRE QUATRIÈME. ij · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME. ij

officiers (i)du régiment de Penthièvre, en garnison à Roanne, vinrent le voir. Les malheurs présents, ceux que réservait Pavenir occupaient tous les esprits; on se consultait sur des temps si funestes. Beaucoup de régiments avaient déjà massacré leurs officiers ; ceux-ci prévoyaient le même sort. « Les nouveaux principes minent la discipline, disait M. de Nétancourt, Tobéissance nous échappe ; nous n'avons d'autre refuge que Coblentz. » C'est ainsi que tout poussait à l'émigration. Enfin, la journée du lo août retentit dans toute la France. Le trop fameux Challier (2), revenant de Paris où il avait été porter le tribut de ses fureurs , profita de son rapide passage à Roanne pour y prêcher les doctrines nouvelles ; monté sur l'impériale de la diligence, pérorant de la voix et du geste, il appelait le peuple à la connaissance des bienfaits du 10 août. Sa bouche vomissait l'imprécation et le blasphème ; une lave sanglante coulait de ses lèvres impies , et portait son ardeur dans la foule agitée. J'entends encore les mots terribles qui finissaient la harangue de cet énergumène : a Frères et amis, vous avez détruit l'infâme Bastille, mais vous n'avez abattu que des murailles ; un travail plus beau vous attend. Abattez des têtes, et vous serez libres. A bas les rois ! mort au tyran ! Vive le peuple ! vive la liberté ! » La voiture partit, et il criait encore : « Mort

(i) Parmi ceux-là, je me rappelle MM. de Nétancourt et de Bosque.

(2) Challier était un jacobin forcené de Lyon. Il a marqué dans les malheurs de cette ville.

au tyran ! » Une scène pareille fit comprendre à mon père le danger d^habiter plus longtemps une petite ville si près de Moulins , où nous étions trop en vue. Mieux valait chercher son salut dans la foule, afin de s^ perdre. Un grand nombre de fugitifs cherchaient de toutes parts un refuge à Lyon; mon père préféra s^y rendre aussi. Nous avions vu passer beaucoup de parents, beaucoup de connaissances (i), fuyant les persécutions qui les menaçaient chez eux. Madame de la Rochefoucault était de ce nombre. Voyageant sous le nom de la nourrice de ses enfants, elle portait sur des coussins les deux jumelles qu^elle allaitait : touchant spectacle qui inspirait un intérêt protecteur pour la mère et les enfants.

Nous descendîmes à Thôtel de Milan , sur la place des Terreaux, et le lendemain matin mon père se rendit à rhôtel de ville pour faire viser nos passe-ports et demander la permission de se fixer à Lyon. « Que venezvous faire ici ? lui demanda-t-on. — Consulter les médecins habiles qui s'y trouvent. — Eh bien 1 vous pouvez consulter demain , et partir après-demain. » Il eût peutêtre été heureux pour nous d'obéir à cet ordre. Mon père sortit sans répondre, se demandant à lui-même : Queferai-je? où irai-Je? La journée se passa dans celte incertitude, et voulant, avant de partir, me faire voir la salle de spectacle dont on vantait la coupe, il me

(i) Madame de Champs, M. et madame de Bussi, madame de Moncorps, leur fille, dont le mari était émigré, tous de Nevers. Cest avec cette dernière famille que nous arrivâmes à Lyon.

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