‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 213 sur 241 · CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME

plus chère. Je partageai mon temps entre elle et madame Royer-CoUard (i) , née de Piolenc, une des amies que j^allais voir jadis au couvent de la Visitation de Moulins. Désirée, sa sœur, était venue la rejoindre à Paris, Désirée que j'avais vue partir de Lyon dans un temps si fertile en infortunes. Toutes les deux avaient éprouvé de grandes vicissitudes : Victorine, sans quitter Chambéry, sa ville natale; Désirée, en parcourant P Allemagne à pied, travaillant ainsi que sa jeune sœur Agathe (2) pour nourrir leur vieux père et les deux enfants qu'il avait eus d^un second mariage. En&nts elles-mêmes , appelées tout à coup à remplir d^immenses devoirs, elles se sont aussitôt élevées à la hauteur de leur tâche. Ces temps ont été riches en épisodes intéressants , qui joignaient aux charmes de la vérité tout Tattrait du roman.

Une longue séparation n'avait point effacé les douces relations de notre enfance; nous retrouvâmes notre vieille amitié fraîche et jeune encore. Chacune , après avoir raconté son histoire , revint avec délices vers ces temps passés si doucement au sein de la paix. Souvenirs chers, dont le prix grandissait par les tristes expériences que nous avions faites toutes trois. Je trouvai près d'elles amitié, secours, conseils; enfin, tout ce qui pouvait adoucir mon existence isolée. J'aime à rappeler tout ce que j'ai dû à leur affection.

(i) M* Royer-CoUard, son mari, était médecin et frère de celui qui eut une haute situation politique.

(2) Agathe , en rentrant en France , fut chez une tante où se trouvait déjà sa sœur Césanne.

On vit chèrement à Paris. Ma bourse diminuait; je gagnais peu, et je compris qu'il fallait prendre des mesures plus économiques. Je résolus d'aller attendre à la campagne Tépoque où je pourrais partir pour la Russie. Nous approchions de l'automne, saison trop dispendieuse pour moi; et ne voulant point toucher à la petite somme qui faisait tout mon espoir , je demandai à madame de Souligné (i) la permission d'aller chez elle attendre le printemps; sa réponse ne tarda point, elle m'attendait.

Je fis mes préparatifs de départ, et je me hâtai d'achever une bande de broderie que je voulais rendre au plus tôt, lorsque je vis entrer M. Royer-CoUard dans ma petite cellule : c'était le mari de mon amie. Sa vue m^annonça tout de suite quelque chose d'extraordinaire ; car il n'avait guère le temps de monter à un quatrième étage, pour voir quelqu'un qui se portait bien.

« Je viens, me dit-il, vous proposer un moyen de rester à Paris. Il est un peu dur, j'en conviens, mais il s'adoucira par la suite; vous resterez au centre de vos affaires et près de nous, qui vous aimons; et malgré les difficultés que nous aurons à vaincre , nous pourrons vous voir quelquefois. — Eh bien, voyons, parlez, qu'est-ce que c'est? » Il s'agissait de me mettre à la tête de la maison d'une dame qui était folle. « Vous y serez

(i) J'ai parlé d'elle dans la première partie de ce récit. Son mari fut guillotiné à Lyon. Elle se retira ensuite dans une trèspetite maison près de Villeneuve-la-Guyard. Sa fille, mon amie , était morte depuis peu.

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