‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 214 sur 241 · CHAPITRE VINGT-DEUXIEME. 42D · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-DEUXIEME. 42D

la maîtresse, vous y aurez un joli appartement, douze cents francs , et défrayée de tout. Voilà le beau côté de la chose. Je ne puis vous cacher que vous serez prisonnière et réduite à la société de mademoiselle d'A... jusqu'à la fin d'un procès intenté à M. F..., administrateur de sa fortune, par une vieille tante à elle, qui soutient qu'elle n'est point folle. Les deux parties se sont engagées à ne pas aller avant le jugement chez mademoiselle d'A..., qui doit rester étrangère à toutes ces discussions ; et pour éviter les intrigues , personne jusque-là ne sera admis dans la maison. »

Ma position m'interdisait toute hésitation sur ce qui n'était que désagréable. « Je n'ai pas le droit de refuser , dis-je à M. Royer; il me semble ici voir le doigt de Dieu : j'accepte. » Je pris jour pour voir M. F... chez madame Royer, où je me rendis, afin de faire connaissance avec celui dont j'allais dépendre désormais. J'y allais aussi pour être vue , et cette espèce d'examen me coûtait un peu. L'accueil de M. F... me rassura. C'était un homme de bon ton; la délicatesse des expressions dont il se servit me prouva qu'il comprenait ma position, et lui acquit toute ma reconnaissance. Il évita tout ce qui pouvait me faire sentir l'espèce de domesticité à laquelle je me soumettais, en ne parlant que des choses qui en éloignaient l'image.

« Vous prenez une bien grande résolution, me dii-il ; je ferai du moins tout ce qui dépendra de moi pour rendre votre existence plus supportable. Ma cousine étant beaucoup mieux dans ce moment-ci, je désire lui procurer la société d'une personne de son rang, qui,

par son esprit et ses manières y lui en rappelle peu à peu le ton et les usages. »

M. Royer eut la complaisance de se charger des conditions, car M. F... ne me parla jamais d'argent, et mit tous ses soins à m'épargner ce que ce premier pas avait de pénible pour moi.

En attendant le jour où je devais entrer en service, disons le mot, je me fis instruire de l'histoire de ma folle, et la voici à peu près :

Mademoiselle d'A..., spirituelle et instruite, avait toujours eu dans le caractère un peu de bizarrerie, ce qui s'accrut encore par des études trop abstraites pour elle. Son père, attaché au comte d'Artois, fut guillotiné, ainsi que sa mère; son frère périt à la Martinique, elle resta seule. Tant de malheurs affaiblirent son esprit en même temps qu'ils l'exaltèrent. Sa fortune considérable devint en quelque sorte le riche patrimoine des intrigants. Un aventurier, qui parvint à captiver toutes ses affections, en reçut des dons énormes. Dévouée à la cause des Bourbons , et pénétrée de douleur à cause de rirréligion qui régnait en France, on peut dire que la piété, Tamour et la politique bouleversèrent ses idées et lui firent perdre la raison. Pendant longtemps on vit croître sa singularité, sans y trouver des motifs assez puissants pour autoriser sa famille à la traiter en aliénée. Elle donna enfin la preuve qu'elle l'était tout à fait par une lettre qu'elle écrivit à Napoléon, et qu'elle porta elle-même aux Tuileries. « J'avais, me dit-elle depuis, en me parlant des causes qui selon son opinion amenèrent sa réclusion , j'avais évité d'employer même une

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