CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME
épingle à ma toilette , afin qu'on ne me soupçonnât point d'en vouloir aux jours de Tempereur. » Après avoir cité dans sa lettre plusieurs conciles, elle disait à Napoléon qu'il était trop grand pour vouloir usurper le trône, et lui demandait une audience pour convenir des moyens à employer afin de le rendre à son légitime maître. Ici commençait la folie : c'était le Dauphin, mort au Temple, qui devait reparaître, tel jour, à la messe, dans l'église de l'Assomption, etc., etc. Napoléon envoya cette lettre à Fouché, et bientôt, mademoiselle d'A... amenée devant lui, sa folie fut avérée. Reconduite chez elle, sa famille nomma M. F... administrateur de sa fortune , et il fut chargé de prendre toutes les mesures nécessaires au retour de sa raison. Cette décision déconcerta une foule de gens, qui, abusant à leur profit du dérangement d*esprit de mademoiselle d'A..., avaient mis tous leurs soins à le cacher à sa famille; on retira ses affaires aux uns, on chassa les autres. Irrités de perdre leur influence, mais n'ayant pas le droit pour eux , ils mirent en avant une bonne vieille tante de mademoiselle d'A... , qui avait peu de capacité et beaucoup de crédulité. Ils se servirent de son nom pour intenter un procès à l'administrateur des biens de sa nièce, l'accusant de la faire injustement passer pour folle, afin de se rendre maître de sa fortune. M. F... demanda que pendant la durée de ce procès, sa cousine fût remise entièrement sous la surveillance des médecins; que pour éloigner tout soupçon de vouloir l'influencer, il ne la verrait point, mais qu'il désirait que sa partie adverse y mît la même réserve , con-
dition que le tribunal trouva juste et qui lui fut accordée.
Toutes les communications avec l'extérieur furent défendues, et voilà pourquoi je devais être prisonnière.
Au jour fixé pour mon installation, je me rendis chez M. F... avec mon frère aîné, qui se trouvait alors à Paris. Nous montâmes tous trois dans une voiture, dont la quatrième place fut occupée par un M. Pussin, employé à la Salpêtrière , et chargé d'assister tous les jours au diner de mademoiselle d'A... C'était sur lui que reposait le soin de m'introduire près d'elle. Nous traversâmes les Champs-Elysées , et la voiture s'arrêta à l'entrée de la rue de Chaillot , devant une jolie petite maison. C'était donc là ma prison ! Nqw entrâmes sans bruit, et M. Pussin se rendit chez macfenoiselled' A...; mais malgré tous nos soins, elle avait entendu une rumeur inaccoutumée, et lorsqu'elle passa devant la porte de la chambre où elle supposait avoir entendu quelqu'un , elle regarda par le trou de la serrure. J'entendis aussitôt une voix rude et brève dire : « Je vois une dame! Je vois M. F... ! M. F... ici! trahison! trahison ! » Je fus un peu émue de cette exclamation qui me présageait de sa part une réception pleine de méfiance. Au bout de quelques instants, on vint de sa part m'inviter à descendre. Jamais présentation à la cour n'a plus fait battre le cœur; cependant je me donnai un air courageux, et j'entrai. Elle était à table, et me reçut avec beaucoup de politesse, me pria de m'asseoir près d'elle, et s'informa des raisons qui m'amenaient à Paris. Je répondis que les malheurs qui