CHAPITRE VINGT-DKUXIÈME. ^3 î
la plus scrupuleuse exactitude, parlait de son père et de sa mère avec amour , et raisonnait sensément sur tout ce qui était étranger à sa manie.
En retrouvant des éclairs <le raison, mademoiselle d'A... devenait fort à plaindre; elle souffrait de sa dépendance et désirait sa liberté; la persistance et la ruse qu^elle employait pour la recouvrer exigeaient la surveillance la plus soutenue. Elle s'aperçut bientôt que mon pouvoir s'élevait au-dessus du sien. « Vos yeux, me dit-elle, ont pris en ces lieux une puissance inconcevable; je suis chez moi, je devrais y être la maîtresse, et je ne sens que trop que vous y commandez. » Souvent elle se livrait à des accès d'une douleur si profonde, qu'elle m'arrachait d'abondantes larmes.
Je lui fus d'abord agréable, mais la puissance dont elle me soupçonnait investie lui inspira bientôt pour moi un éloignement qui fut nourri par les soins des gens de bas étage , auxquels ma présence était importune. Je ne compte pas donner ici les détails minutieux des désagréments qui croissaient sous mes pas, dans cette jolie maison, pleine d'intrigues, où le bien-être de celle qui l'habitait n'occupait que sa fidèle Victoire, paysanne d'une de ses terres et sa filleule. Ce fut par mademoiselle d'A... elle-même que j'appris les accusations qui pesaient sur moi. Malgré son malheureux état, retrouvant parfois le tact d'une personne distinguée, et ne remarquant rien dans ma manière d'être qui pût justifier les soupçons que l'on avait voulu lui inspirer, elle me dit un jour en riant : « Que les gens
du peuple sont stupides et crédules! cette femme prétend que ma vie est en danger près de vous. »
Cependant, ces soupçons lui revenaient souvent à la mémoire; alors elle notait pas commode; mais le plus ordinairement, bonne, originale, aimable même à sa façon, habile à soutenir son opinion et la poursuivant avec une dialectique admirable, elle fit de nos conversations des discussions sérieuses. Ses récils étaient vife, animés, pleins d'une originalité qu'elle ne tenait point uniquement de sa folie. On sentait qu'un peu de bizarrerie naturelle avait toujours fait partie de son caractère. D'autres fois, elle souriait en pitié de mon ignorance, et je ne puis m'empécher, à ce sujet, de raconter ce qu'elle me dit un jour que nous nous promenions ensemble dans le jardin. Elle avait passablement divagué en parlant de ses idées favorites (i), et je la suivais silencieusement, en me livrant aux miennes, quand tout à coup elle s'arrêta et rae dît : « Avez-vous pris des leçons d'astronomie? — Non, répondis-je. — Maïs vous connaissez un peu l'htstoire du ciel? — J'en ai reçu de légères notions dans mes leçons de géographie. — Je suis sûre qu'on vous aura dit que le soleil est un globe. — Oui , et c'est l'opinion reçue. ^ Eh bien, on vous trompe , le soleil est un trou, n A ce mot, je me mis à rire. « Oui, je vous dis, moi, que c'est un trou »; et poursuivant avec un enthousiasme de prophétesse : n Le
(t) Elle se croyaii tour à tour pciU par son mari. Souvent elle voyait le Providence dirigeant le fil de la vie des hom