CHAPITRE VINGT-TROISIÈME
plus que je ne puis Pexprimer, de tant de témoignages d'estime, mais j'avais accepté.
N'y avait-il pas une apparente folie à partir? Mon existence était assurée dans ma patrie , sans qu'il m'en coûtât de nouveaux sacrifices; j'avais atteint mon but. En le dépassant de beaucoup, j'en poursuivais un autre, peut-être imaginaire; car j'avais soigneusement caché à M. Royer que madame la duchesse de Wurtemberg me prenait à l'essai, et qu'au bout de six mois j'étais, comme on le dit dans la classe des serviteurs, sur le pavé, si je n'avais pas le bonheur de lui plaire. « Enfin, ajouta M. F... , la plus grande partie des désagréments que vous avez éprouvés est passée sans retour; sauf l'ennui d'avoir parfois la société d'une folle, vous pourriez désormais vivre suivant votre goût. Du reste, il serait contre vos principes de partir avant d'être remplacée , et je vous préviens que je serai difficile. — J'ai prévu cette objection, lui répondis-je, et j'y ai pourvu : c'est encore une amie de madame Royer que je vous propose; si vous refusez la seconde, je croirai que la première vous a mécontenté. » Il était trop poli pour ne pas répondre suivant mes désirs.
Aussitôt que j'eus pris la résolution de partir, j'avais formé un projet qui m'ôtait la possibilité de revenir sur cette volonté , et qui m'interdisait même jusqu'aux regrets dans le cas où, ne convenant pas à madame la duchesse Louis de Wurtemberg , je me fusse trouvée sans place au bout de six mois d'essai. En annonçant à M. Royer que cette auguste princesse avait daigné me choisir pour être gouvernante de ses deux filles
aînées, je lui demandai s'il me permettait de présenter, pour me remplacer, mademoiselle Elisabeth de la R...^ aussi ancienne amie de sa femme. <c Je vous fais cette question , ajoutai-je, parce quUl m'a paru étonnant que vous ne Payez pas préférée lorsque vous m'avez choisie. Elisabeth est mieux que moi sous tous les rapports, et bien plus à plaindre. Elle est fort intéressante par ellemême et plus encore par son triste sort; enfin, je me suis souvent demandé pourquoi vous m'aviez désignée plutôt qu'elle. — Ce choix, me dit-il, m'a occupé pendant trois jours et trois nuits ; vous étiez toutes deux malheureuses, il était pénible de choisir; cependant j'ai craint que l'infortune même d'Elisabeth ne fût une raison pour l'exclure de cette place, et je vous ai nommée. — Si ce n'est que cela, repris-je, j'en fais mon affaire. »
J'avais souvent rencontré Elisabeth chez madame Royer; elles avaient été élevées dans le même cou vent j et la même amitié les avait réunies après les grandes épreuves que l'une et l'autre avaient eu à supporter. Quant à Victorine , elle oubliait les siennes près d'un mari tout occupé de la rendre heureuse, entourée d'enfants charmants qui complétaient son bonheur. Elisabeth , au contraire , subissait la plus dure de toutes ses infortunes; son respectable père gémissait en prison.
M. de la R..., compromis dans une conspiration contre Napoléon, hit arrêté et renfermé au Temple. De fortes accusations pesaient sur lui , et sa vie fut en péril. L'intérêt que son département lui témoigna vînt accroître le danger où il se trouvait, en le rendant trop