‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 227 sur 241 · CHAPITRE VINGT-TROISIÈME. 45 I · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-TROISIÈME. 45 I

trop tard, ce terrible et vrai... Comment, ma cousine...

Mademoiselle d^A... me vit partir avec plaisir, supposant que mon éloignement lui rendrait plus de liberté. Elle se montra fort aimable au milieu du petit cercle d^amis qui vinrent prendre congé de moi. Ses adieux furent même obligeants, puis elle ajouta aux vœux qu'elle fit pour mon bien-être : « Je n^avais pas besoin d'une dame d'honneur; lorsque je remonterai sur mon trône, je choisirai moi-même les dames de ma cour. »

Madame de Malet, en m'obligeant à partir aussi vite, me priva du bonheur de revoir madame de Bèze, cette amie si tendre, qui était sur le point d'arriver à Paris. Ce fut encore un sacrifice bien pénible à joindre à tous ceux que je faisais. L'inaction de la route m*en fit découvrir un grand nombre ensevelis au fond de mon cœur ; l'espèce d'enthousiasme qui inspire ou suit un parti décisif les y avait tenus assoupis ; ils se réveillèrent tous à la vue du Rhin, de cette 'majestueuse barrière qui allait me séparer pour toujours peut-être de mon père, de mes amis, de ma patrie. Une vague incertitude dominant mon avenir, je me trouvai bien à plaindre. J'aurais voulu m'agenouiller pour baiser cette terre chérie, et du moins de la voix et du cœur je répétai : « Adieu , mon père ; adieu , mon pays ; adieu à tout ce que je connais et que j'aime. »

Mon compagnon de voyage m'ayant quittée à une demi-journée de Louisbourg (i), j'y fis mon entrée

(i) Le lomai 1807. La cour de Wurtemberg passait une partie du printemps et de l'été à Louisbourg, et l'hiver à Stuttgard.

toute seule. On me demanda vainement à la porte ce que j'y venais faire; la phrase allemande que j'avais étudiée toute la matinée sMtait perdue, je ne la retrouvai point. Je ne pus dire que mon nom, le militaire qui m'interrogeait ne le comprit pas ; il me donna son livret pour Vy inscrire, mais il ne put le lire. Là-dessus, nous nous mîmes à rire de concert, et mon cocher s'en étant mêlé, on me laissa passer. J'arrivai riant encore à l'auberge. « Comprenez-vous le français, monsieur? demandai-je aussitôt à la première personne qui vint à ma voiture. — Oui, madame. » Dieu soit loué! c'est bien plus commode. J'ordonnai à dîner, et je me retirai dans une chambre pour y passer seule le peu d'heures qui me restaient, et jouir en liberté de ce reste de temps oti j'étais encore à moi ; je n'en aurais pas cédé une minute.

Vers cinq heures , j'écrivis un billet à mademoiselle de Belonde, sœur de madame de Malet, et à laquelle je devais la place que je venais occuper. Sur elle reposait Tespoir de ma réussite dans un pays dont je ne connaissais ni la langue ni les usages. « Venez, lui disais-je, j*ai besoin de vous voir; venez me donner du courage et m'instruire de mes nouveaux devoirs ; vous êtes ma consolation, et près de vous je me croirai moins éloignée de tout ce que je viens de quitter. » Ce billet parti, je ne m'appartenais plus. J'en attendis la réponse avec un grand battement de cœur; elle ne tarda pas. Peu après, je vis entrer dans ma chambre un homme en veste jaune serin, galonnée en argent, portant sur la tête une espèce de bonnet surmonté de

Page 1