‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 228 sur 241 · CHAPITRE VINGT-TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-TROISIÈME

grandes plumes rouges, noires et jaunes, et, le prenant pour un danseur de cordes qui se trompait d'appartement, j'allais le congédier, lorsqu'il me tendit un billet; c'était la réponse que j'attendais.

« Mademoiselle de Belonde, m'écrivaii-on , a été enterrée il y a trois jours; suivez le coureur (i). » C'est à peu près tout ce que j'en compris. Au bas de quelques lignes assez confusément écrites, je lus le nom de Chaillot. Cette nouvelle inattendue me jeta dans un état de stupeur, pour lequel je ne trouve pas de termes. Cette mort cruelle me privait à la fois de Tappui et des conseils que j'espérais trouver en mademoiselle de Belonde ; il me sembla quitter de nouveau ma patrie. Je suivis machinalement ce coureur presque sans me reconnaître, et accablée d'une douleur qui m'ôtait tout sentiment de moi-même. Je traversai des rues, puis des appartements sans rien voir, sans idées distinctes, allant toujours ; enfin je me sentis arrêtée par ma robe , et l'on me dit : w Où allez-vous donc, mademoiselle? c'est ici que vous devez rester. » Je me réveillai de mon étourdissement; c'était mademoiselle de Chaillot, gouvernante des deux princesses cadettes. Elle me fit des excuses sur le désordre qui régnait dans son billet : « L'adresse du vôtre, me dit-elle, en a été la cause; j'en ai été toute bouleversée. » Je l'étais prodigieusement moi-même, et je m'assis. Elle me donna quelques

(i) Je n'en avais jamais vu. Ce genre de serviteurs avait cessé d'exister en France depuis fort longtemps.

détails sur mademoiselle de Belonde , et me parla de sa maladie ainsi que de PafFection que lui portait madame la duchesse, qui lui avait prodigué les plus doux soins jusqu^à sa mort. « Puis-je voir madame la duchesse? lui demandai-je. — Non , elle est à la comédie à Stuttgard; vous ne la verrez que demain. » Cette réponse me troubla; mais ^ignorais alors que les princesses sont moins libres de pleurer que nous, j'ignorais que, bien souvent obligées de paraître en public, elles doivent lui cacher les profondes blessures de leur cœur, pour ne lui laisser voir que le sourire et Famabilité qu'il exige d'elles.

Nous fûmes interrompues par l'arrivée des quatre princesses, qui venaient de faire leur toilette pour aller chez la reine (i), où mademoiselle de Chaillot devait les conduire. Si j'étais pour elles un objet de curiosité, elles étaient pour moi celui d'un haut intérêt. Je fus tout à fait lavie de Pair doux et plein d'innocence de ces quatre petites filles dont la mise, d'une extrême simplicité, me semblait un charme de plus chez des princesses.

Je restai seule au milieu de gens que je ne comprenais pas, et ne sachant comment supporter mes propres réflexions, j'écrivis à madame de Malet, pour unir ma douleur à la sienne, unique moyen d'alléger le poids qui m'étouffait. Je fus interrompue par le comte de

(i) Charlotte-Auguste-Mathilde , née princesse royale d'Angleterre.

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