CHAPITRE VINGT-TROISIÈME
Chaillot (i) , qui, ayant appris mon arrivée par sa fille, avait quitté la cour pour venir voir une compatriote. Sa conversation me fut agréable. Peu après, les princesses revinrent; je leur distribuai les joujoux que j'avais apportés pour elles, et le plaisir qu'elles en éprouvèrent répandit quelques douceurs sur une soirée bien sombre et restée ineffaçable dans mon souvenir.
Lorsque tout ce qui m'entourait se fut livré au repos, je ne pus en goûter moi-même. Je devais voir madame la duchesse le lendemain matin, et l'importance de cette entrevue éloignant mon sommeil, je me promenais à grands pas dans ma chambre pour essayer de fatiguer Pagitation intérieure qui me dominait, lorsque j'entendis une rumeur lointaine; le bruit et le mouvement se rapprochant, ma porte s'ouvrit. Madame de Chaillot entra bientôt avec une dame dont le grand air et les manières nobles me disaient ; C*est elle. Je fus frappée de sa beauté, mais plus encore de la bienveillance répandue sur ses traits, a Mademoiselle, me dit madame la duchesse, d'une voix venant du cœur, je n'ai pas voulu remettre à demain une entrevue aussi importante pour toutes deux; nous en reposerons mieux Tune et l'autre. » Et continuant avec le ton de bonté qui la distingue, elle daigna me parler de la peine que j'avais dû ressentir en m'éloignant de ma famille et de mon pays ; et passant à madame de Malet , qu'elle croyait instruite de leur perte commune, elle me
(i) Il était gouverneur du prince Adam, fils aîné du duc Louis <le Wurtemberg.
demanda comment je Ta vais laissée. « Elle Tignorait encore, lui répondis -je, et se réjouissant pour moi de Tamie que je trouverais dans sa sœur, elle m*enviait le bonheur de la voir, w
Il y avait tant d'âme et de cœur dans tout ce que madame la duchesse me dit , son regard spirituel était si doux, qu^elle me laissa déjà satisfaite de lui appartenir, et uniquement occupée du désir de mériter son estime, en répondant à sa confiance, sinon par mes talents, du moins par mon exactitude à remplir ses ordres.
Le sentiment que m'inspira cette première entrevue ne me trompa point, et je n*eus qu'à bénir Dieu qui m'avait réservé le bonheur de connaître et d'admirer chaque jour un mérite si rare.
Il m'en coûte d'obéir au respect qui m'interdit de tracer ici le portrait des grandes qualités qui la distinguent, dans la crainte de blesser la modestie qui les couronne toutes.
Attentive au bien de ses enfants, madame la duchesse, de ce regard dont la mère est douée, pénétrait dans leurs cœurs pour y chercher et y développer les précieux germes que Dieu y avait déposés. Elle en cultivait avec amour les vertus naissantes. Sous ce regard, à la fois protecteur, juge et récompense, je les ai vus grandir, se former d'après leur modèle, et devenir dignes de lui. Que pouvais-je désirer de plus?
Je m'étais attachée promptement aux jeunes princesses confiées à ma surveillance, et dès lors mon sort fut heureux.