CHAPITRE QUATRIEHE
société fort agréable pour mon père et pour ma tante, qui se rendaient souvent le soir chez eux. Ce fut là que nous fîmes la connaissance de M. et de madame Guichard, dont l'amitié fut dans la suite un des biens que nous dûmes à nos malheurs. La proximité, notre isolement, et plus encore leur bon accueil, nous conduisirent souvent chez eux. C'est ainsi que se forma une liaison qui devint plus tard si heureuse pour
II y avait pcu de jours que nous étions établis dans notre nouvelle demeure, lorsque mon père reçut une lettre du marquis de Piolenc, habitant Chambéry, qui, le croyant encore à Moulins, le priait de retirer chez lui ses filles qui s'y trouvaient sans asile et sans protecteurs. Elles étaient au couvent de la Visitation, dans ce couvent où j'avais été les voir si souvent, où j'avais tant admiré les distinctions qui témoignaient de leur sagesse et de leur instruction , oli enfin j'aurais voulu être avec elles. Mais alors ces paisibles retraites, troublées par les désordres du monde, n'offraient plus de refuge aux pieuses tilles qui les habitaient. Chassées avec violence de leur sainte demeure, elles ne pouvaient plus protéger l'enfance confiée à leur amour.
Une amie s'étant chargée de remplacer mon père, nos deux petites pensionnaires nous arrivèrent par la diUgence. En revoyant Agathe et Désirée, je crus retrouver ma jeunesse; car, malgré mes douze ans, je n'étais plus ni enfant ni jeune, mais les souvenirs en étaient si près qu'ils se réveillèrent vite. Nous passâmes trois journées très-heureuses, faisant des vœux pour
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que rhomme qui devait venir les chercher fût retenu en route.
La maison de M. Guichard étant vis-à-vis de la nôtre, nous nous y rendions tous les soirs, et pendant que nos parents parlaient des malheurs du temps, nous parcourions joyeusement un vaste jardin, avec Annette, fille de madame Guichard , qui était à peu près de mon âge. Le 9 septembre, voulant jouir d'un temps assez doux, nous nous étions réunies plus tôt que de coutume dans le jardin, et nous sautions gaiement sous les beaux arbres qui en faisaient l'ornement, lorsque nos jeux furent tout à coup interrompus. La consternation se peignit sur toutes les figures, des cris sauvages se firent entendre, des bruits de peuple vinrent mugir jusqu'à nous comme une tempête furieuse, et portèrent l'effroi dans nos âmes. M. Guichard et mon père montèrent sur un des rochers qui bornaient le haut de ce grand jardin, afin de découvrir ce qui se passait près de nous. Ils en redescendirent remplis de terreur : on massacrait les prisonniers renfermés à Pierre-Cise.
Pierre-Cise , forteresse et prison d'État , était bâtie sur un rocher isolé, assez élevé, qu'on a fait sauter depuis. Cest là que les officiers de Royal - Pologne étaient détenus. Déjà désignés à la fureur du peuple , c'étaient ces malheureux qu'il venait réclamer à grands cris. On a prétendu que le maire de Lyon avait reçu depuis deux jours l'ordre de leur mise en liberté, mais qu'il crut leur mort nécessaire aux progrès du mouvement révolutionnaire. Je n'entrerai dans aucune discussion à cet égard. Je me bornerai à répéter ce que j'ai entendu