CHAPITRE QUATRIÈME
dire depuis à M. de Bellecise lui-même (i), alors gouverneur de Pierre- Cise.
M. Vitet, maire de Lyon à cette époque funeste, se rendit le matin chez M. de Bellecise, pour le prévenir de la mauvaise disposition des esprits, et des craintes qu'il avait qu'on ne fît une tentative pour arracher les prisonniers de leur asile. M. de Bellecise, que la goutte rendait impotent, se fit porter à sa suite dans toutes les parties du château susceptibles de défense, l'assurant qu'avec quelques pièces de canon de plus et un renfort de garnison , il répondait du château et de ses prisonniers. Le maire promit tout et n'envoya rien.
Dans l'après-dînée, le peuple (2) se rend sous les murs de Pierre-Cise; la foule y devient innombrable; elle menace , elle crie , elle veut pénétrer dans ses murs ; on parle d'escalade. Les marches qui s'élèvent dans le roc sont gravies par cette ffbpulace furieuse , qui demande les clefs, qui veut briser les portes. M. de Bellecise, n'ayant reçu aucun moyen de défense , ne sentait que l'affreux malheur de sa position. Ne pouvant marcher, ne prévoyant que trop les suites d'une violence à laquelle il ne pouvait résister, ce faible et malheureux vieillard,^ accablé par tant de souffrances, ne put se présenter au peuple. Sa fille répondit à ce dangereux appel.
Mademoiselle de Bellecise, jeune personne douée d'un
(i) Le marquis de Bellecise avait été prévôt des marchands de Lyon. C'était un homme de bien généralement estimé.
(2) Les Marseillais, qui se rendaient à Paris, avaient suspendu leur départ de Lyon pour prendre part à ces excès.
grand courage, parut seule , et déclara d'une voix haute et ferme qu'elle ne remettrait les clefs qu^à celui qui avait le droit de les demander. Le silence qu'on avait fait pour l'écouter se prolongea par Tétonnement que produisit sur cette foule irritée la tranquille énergie d'une faible femme. Bientôt la demande des clefs se renouvelant, elle s'avança pour les remettre elle-même au maire, qui se trouvait présent. Ces clefs, glissant de sa main, tombent à terre; elle les ramasse avec le plus grand sang-froid, et, les plaçant dans celles de M. Vitet, elle lui représente les devoirs dont il se charge, la sainteté du dépôt qu'elle lui confie, l'appui qu'il doit aux malheureux... Se rappela-t-il tout cela?
Les infortunés dont on voulait la perte avaient été quelques heures auparavant comptés et renfermés par lui dans une chambre, sous prétexte de veiller plus facilement à leur sûreté. Lui-même en avait fermé la porte sur les neuf victimes promises aux prosélytes de Challier. « Abattez des têtes », leur avait-il dit, et cette horde sanguinaire les demandait.
A peine les clefs du château furent -elles dans les mains de M. Vitet, que les portes furent ouvertes; et la foule, se pressant sur les pas de ce maire complaisant, se répandit comme une lave brûlante, marquant son passage par le désastre et la mort. Elle trouva sans peine les victimes qu'on lui avait préparées ; une seule leur échappa, c'était M. des Plantes. Un pressentiment du sort qui l'attendait le poussa hors de cette chambre funeste ; il sauta par la fenêtre , et tomba dans une petite cour qui depuis nombre d'années était réservée à un