‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 26 sur 241 · CHAPITRE QUATRIÈME. ^S · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME. ^S

fou, prisonnier à Pierre-Cise. Ce fou, raisonnable à propos, le fit cacher dans un égout, puis, en ayant replacé la pierre, il continua ses folies ordinaires. La foule le regarda et passa. Tous ces malheureux officiers furent arrachés de la prison, traînés, déchirés, massacrés; il en périt sur les marches mêmes du rocher de Pierre-Cise ; les moins heureux ne reçurent le coup de grâce que sur la place des Terreaux.

L'un de ces infortunés avait échappé aux premières recherches du peuple; la foule s'étant retirée avec sa proie, un domestique fidèle vint aussitôt l'engager à chercher une retraite plus sûre, « car ils peuvent revenir, lui dit-il. — Ils ne m'ont pas trouvé ici , j'y veux rester. » Une nouvelle vague revint, l'atteignit, l'entraîna !

Mademoiselle de Bellecise fut le héros du jour. Elle ne put sauver les victimes marquées par une main puissante, mais elle résista, comme elle pouvait le faire, par ses prières et ses supplications. Sa voix s'éleva sans crainte pour plaider la cause des malheureux. Ayant reçu un coup de pique dans le pied , elle se contenta de nouer son mouchoir autour de sa blessure, et, continuant à faire ses efforts pour sauver les prisonniers, elle se trouvait partout. Il est inconcevable qu'elle n'ait pas été elle-même immolée avec eux, et que cette journée n'ait pas été aussi la dernière de sa vie (i) ; mais

(i) Un moment renfermée dans un étroit passage, elle entendit délibérer s'il n'était pas mieux de se délivrer promptement de ses importunes prières.

elle en garda de tristes souvenirs : repoussée rudement par un soldat, elle eut deux côtes brisées d*un coup de crosse. On dit même qu'un coup de poing du maire lui prouva qu'il trouvait son zèle au moins intempestif. De longues souffrances payèrent à Félicité de Bellecise cette journée oti l'amour de Fhumanité Pavait élevée au-dessus d'elle-même. Pourquoi M. Vitet n'eut-il pas les sentiments d'honneur et le courage d'une jeune fille? Le sang de l'innocent n'eût pas coulé sous ses yeux, et ne s'élèverait pas contre lui.

La famille de Bellecise passa le reste de la journée dans un état difficile à décrire. Le château avait été pillé, ouvert à tout venant; il n'offrait plus d'asile à personne ; le torrent qui l'avait traversé pouvait y revenir encore pour y chercher la neuvième victime; la prudence ordonnait de quitter au plus tôt ce lieu funeste.

L'obscurité ayant fait disparaître la foule, M. de Bellecise ne voulut point attendre que le jour l'y ramenât, et vers minuit il abandonna ce poste dangereux. Appuyé sur le bras de madame de Bellecise, soutenu par un fidèle serviteur, il descendit silencieusement ces marches humides encore du sang qu'on venait d'y répandre. Porté plutôt que soutenu par sa femme et son vieux domestique, éclairé par sa fille, il fut fort longtemps à descendre. Je laisse à penser quelles angoisses traversaient leurs cœurs pendant ce temps, oti les minutes valaient des heures, oîi la moindre circonstance pouvait ramener cette populace effrénée, dont les mugissements lointains parvenaient jusqu'à eux.

Une voiture les attendait au bas du rocher ; ils y

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