CHAPITRE QUATRIEME
de repos. M. delà Barre, colonel du régiment de Royal- Pologne, avait occupé le logement où nous étions, et le peuple pouvait se le rappeler. En proie à mille réflexions pénibles, mon père se promenait à pas précipités dans la chambre, lorsque nous en vîmes la porte s'ouvrir. C'est une femme. Elle entre, une lanterne sourde à la main ; ses cheveux tombent épars sur ses épaules , ses vêtements sont en désordre ; elle répand des larmes ; elle était belle dans son désespoir, cette femme! Nous la reconnaissons. C'était madame Tournouer, femme du traiteur qui nous servait. Demeurant au pied de Pierre-Cise, elle en nourrissait les prisonniers. Elle avait tout vu, et ses traits portaient encore Tempreinte de rhorreur de cette journée. Elle pleurait sur les malheureux officiers égorgés en partie sous ses yeux. Le désir d'en sauver un l'amenait à minuit près de nous : c'était M. de la Barre. « Et vous-même, dit-elle à mon père, vous courez des dangers; on vous a nommé, on vous cherche; mais avant de fuir aidez-moi à sauver M. delà Barre. — Ah! que puis-je, inconnu, étranger, menacé moi-même? — Vous pouvez tout sur Barré, lui répondit-elle. En sauvant M. Noailly, vous vous êtes assuré son dévouement à jamais. C'est un homme fort robuste; s'il le veut, M. de la Barre est sauvé. » Barré était plus encore , il était honnête homme. Lorsque mon père avait pris la charge de ramener à ses risques et périls Noailly à ses enfants, c'est à lui qu'il l'avait confié à sa sortie secrète de la prison de Moulins.
Barré fut appelé : on ne lui proposa pas moins que
5o UNE FAMILLE NOBLE SOUS LA TERREUR.
de risquer sa vie pour un inconnu. Il part aussitôt, prend une batelière sûre, descend la Saône jusqu^au port de la Pêcherie, gagne les Terreaux à la course, et pénètre dans Fhôtel de Milan par une porte de derrière, au moment où la place, couverte de ce peuple sanguinaire, retentissait des cris : « La tête de la Barre! oîi est la Barre? » Cet infortuné, croyant déjà toutes les issues gardées, ne savait comment se soustraire à la mort, quand Barré vint l'y arracher. Il l'entraîne, le porte presque jusque dans sa barque, Yy dépose, lui jette son uniforme de garde national, et, poussant la nacelle protectrice, confie aux flots silencieux celte vie qu'il vient de sauver. La batelière , favorisée par l'obscurité, gagna sans bruit le milieu de la Saône, et parvint heureusement à une lieue de la ville, chez un ami de Barré , à qui elle devait remettre le dépôt sacré commis à ses soins.
A peine Barré nous eut-il quittés que madame Tournouer, continuant : « A vos propres dangers, monsieur, il s'en joint d'autres ; la populace trompée dans son attente peut venir chercher ici M. de la Barre, et vous sacrifier dans son erreur; il faut partir, suivez-moi. » Et cette femme, exerçant un empire que tout semblait justifier, emmena mon père. Nous apprîmes peu après qu'il avait quitté Vaise à l'instant même.
Nous restâmes dans une situation d'esprit plus facile à comprendre qu'à décrire, craignant pour mon père, et croyant, au moindre bruit, entendre l'approche de ce peuple redoutable. Une grande joie put pourtant se mêler à tant d'alarmes : Barré vint nous dire qu'il avait