CHAPITRE QUATRIÈME
partant. J'étais très-fière des précautions que j'avais prises, et pendant que je me plongeais dans ma propre satisfaction, ma pauvre tante succombait sous le poids de la chaleur et de la fatigue : elle était mauvaise marcheuse. Beaucoup d'embonpoint, un très-petit pied, d'énormes talons étaient autant d'obstacles à vaincre. N'ayant pas l'habitude de faire de l'exercice, ellesouflnt beaucoup dans ce court trajet, qui fut fort long pour elle , et que l'ardeur du soleil rendit plus pénible encore. A peine arrivée, voulant changer de linge, elle ouvre son paquet, a Tiens, vois, me dit-elle en riant, comme j'ai bien pris mes mesures. » Il ne contenait que des bonnets de dentelle. Que je fus glorieuse alors de tirer des poches de mon tablier tout ce qui pouvait lui être nécessaire dans ce premier moment! Je me crus un personnage en fait de prévoyance, et je puis assurer que je me sentis fort heureuse d'avoir procuré ce soulagement à ma vertueuse tante.
Nous fîmes un triste dîner, notre souper fut plus triste encore. Madame Noailly, qui était venue nous rejoindre, ne savait rien de nouveau. Une incertitude affreuse épouvantait les habitants de Lyon. Les Marseillais devaient partir le soir même... Partiront-ils? Lasses du combat de nos craintes et du vague où nos esprits se perdaient, nous nous jetâmes tout habillées sur deux lits qui se trouvaient dans la chambre, et nous attendîmes notre sort. La maison, quoique un peu écartée de la route, avait été illuminée par ordre de la police. Cet ordre , en la faisant remarquer, pouvait nous devenir funeste ; mais il fallait obéir. Bientôt d'affreuses
54 l-'NE FAMILLE NOBLE SOUS LA TERREUR.
clameurs nous apprirent qu'enfin ces bandes sanguinaires quittaient la ville : c'était comme une écume furieuse qu'elle rejetait de son sein. Ivre et sanglante, brûlant de goûter encore ces joies de cannibales, cette horde avait vu le sang, elle s'était faite tigre.
Cette foule p)assa au pied de la petite colline sur laquelle nous étions, en hurlant ses chants féroces, et s^éloigna. Tant d'émotions diverses avaient épuisé nos forces ; nous nous assoupîmes au milieu de ces images terribles, pour être réveillées par des cris perçants. Croire Pinstant arrivé , faire à Dieu le sacrifice de sa vie, chercher les assassins, fut Touvrage d'une minute. Ce n^était que la chute d'une des petites Noailly, tombée du grand lit oti elle reposait près de sa mère. Longtemps encore les chants dos soldats se firent entendre. Lorsqu'ils eurent cessé, madame Noailly envoya quelqu'un dans le faubourg de Vaise pour savoir ce qui sY était passé et découvrir où étaient nos domestiques. Son messager revint bientôt avec Brugnon , qui , ne nous trouvant plus à son retour, s'était retiré chez un brave tailleur. Une vendeuse de fi-uits avait donné l'hospitalité à Cantat (i); tous les deux, inquiets et surpris de ne plus nous retrouver, rejetés comme nous par madame Seriziot, furent heureux de trouver des cœurs plus compatissants que le sien. La nuit fut très- orageuse; on craignait de nouveaux massacres. Personne ne se coucha. Les soldats se contentèrent de faire du bruit, et
(i) Je crois avoir dit que c^était la femme de chambre de ma tante.