CHAPITRE CINQUIÈME
contre les persécutions qui régnaient partout ailleurs. Plusieurs de nos compatriotes vinrent s'y réfugier. Mon père, qui jouissait alors de la liberté commune, eut le bonheur d'être utile à quelques-uns d'entre eux.
Peu après, Challier, mis en jugement, fut trouvé coupable et condamné à mort. Il ne se trouva pas une nullité dans son procès , tous ses crimes furent prouvés ; les lois dictèrent son arrêt. Il refusa un défenseur, plaida lui-même sa cause, et montra beaucoup de sang-froid. Il voulut marcher au supplice. Je le vis passer, ayant l'air de dire toujours non au prêtre qui s'avançait à son côté. Sa tête chauve et jaune se détachait fortement au milieu des troupes nombreuses déployées autour de lui. Il mourut comme il avait vécu (i). Riard de Beauvernois, noble dégénéré, qu'il avait enrôlé sous sa bannière sanglante, fut jugé comme lui, périt trois jours après, et montra beaucoup moins de courage que Challier.
Les jacobins révérèrent comme martyrs ces deux criminels justement punis. Ils jurèrent de venger leur mort, et tinrent parole.
Bien avant le 29 mai (1793), vers la fin de décembre, mon père apprit l'arrivée de Chambolle, son fils cadet, à Paris. Il faut avoir vécu alors pour comprendre
(i) Challier souffrit beaucoup par la maladresse du bourreau, encore inhabile à se servir de la guillotine. Le couteau tomba trois fois avant de l'achever. Voici son testament ;
c Je donne mon dme à Dieu,
Mon cœur aux patriotes ,
Et mon corps aux méchants, »
TefFroi qu^une semblable nouvelle jetait dans le. cœur. Un émigré qui rentrait en France à cette époque terrible marchait à une mort certaine. Après une affaire qui eut lieu, je crois, près de Liège, Tannée de Condé fut licenciée; les émigrés cherchèrent séparément leur salut; beaucoup d^entre eux, employant les talents ou rinstruction quMls possédaient, gagnaient noblement leur existence. Ils se répandirent en Allemagne, en Hollande, dans toute l'Europe enfin, et trouvèrent partout des cœurs généreux et une hospitalité à la hauteur de leur infortune. Chambolle se trouvant séparé de toutes ses connaissances, ne sachant oîi était son frère, et brûlant du désir de nous revoir, prit un parti bien différent de celui de ses camarades : au lieu de fuir les troupes républicaines, il les attendit, se défit de son uniforme et se donna pour le domestique d'un émigré dont les vœux les plus ardents étaient de revoir sa patrie. Des volontaires, bien patriotes, mais bons enfants, s'intéressèrent à ce jeune homme presque enfant lui-même, et le laissèrent passer; il avait à peine seize ans. A l'aide du conte qu'il avait forgé, il traversa l'armée républicaine. Comme on peut bien le penser, ce ne fut pas sans beaucoup de dangers; cependant des cœurs bienveillants, soupçonnant son secret, lui frayaient la route. La Providence lui fit rencontrer un brave roulier qui lui donna un sarrau de toile, un fouet, et lui fit conduire ses chevaux. C'est ainsi qu'il passa la frontière , voyant fouiller et percer les ballots à coups de baïonnette, pour y découvrir les émigrés que Ton y supposait cachés. Ce fut à travers mille