CHAPITRE SIXIÈME
de Lyon. Leur espionnage envahissait jusqu'au lieu des délibérations. La municipalité, le département étaient remplis de faux frères. M. de Précy (i), étranger au pays, entouré de gens qui lui étaient inconnus, ne pouvait pas toujours démêler Tastuce de la bonne foi ; souvent trompé dans les rapports qu'on lui faisait, ses nobles intentions ne tournèrent point à l'avantage de la bonne cause. Les canuts, espèce pauvre et corrompue, n'avaient rien à perdre et tout à gagner. Chacun d'eux, voyant sa fortune dans le trouble général , devenait l'ennemi de tous ceux qui voulaient rétablir Tordre. Ils firent naître la disette prématurée qu'on ressentit bientôt dans la ville; pénétrant le secret des résolutions du conseil, ils les faisaient connaître aux assiégeants. Ces révélations, portées dans le camp ennemi , ont souvent rendu infructueuses les mesures les plus propres au succès. L'armée qui nous assiégeait était moins dangereuse pour nous que cette foule de gens hostiles qui faisaient éclater nuit et jour de nouvelles trahisons.
Le nombre des francs combattants ne s'élevait, disait-on, qu'à six mille hommes; le reste, ou craintif ou douteux, ou soldé pour servir, inspirait peu de confiance. Il y eut un corps de cavalerie, formé par les jeunes gens assez riches pour s'équiper eux-mêmes; la plupart, n'ayant pas d'uniforme, se contentèrent de
(i) M. de Préqr, qui appela mon père au conseil, vint le voir plusieurs fois. Je me rappelle qu'il avait l'air robuste; son teint était fort basané, et ses dents très-blanches, ce qui le rendait très-remarquable.
yS UNE FAMILLE NOBLE SOUS LA TERREUR.
leurs costumes d'été, ce qui excita Thumeur moqueuse des assiégeants, qui les appelèrent, par mépris, soldats de cotonne et de nankin.
J'allais avoir quatorze ans; sans comprendre toute l'importance des événements et l'avenir qu'ils nous préparaient, j'étais destinée à partager, avec tous les habitants , de grandes privations et de cruelles inquiétudes. Initiée à des secrets au-dessus de mon âge, de graves pensées occupaient mon esprit, et Je pressentais de longues souffrances.
La ville fut bientôt à peu près cernée, et les assiégeants commencèrent à l'attaquer sérieusement. Je crois que ce fut le 8 ou le 9 du mois d'août (1793) qu'on y lança des bombes. Je ne dormis pas la première nuit du bombardement : la crainte et la curiosité me tinrent même éveillée pendant plusieurs nuits de suite , ainsi que toutes les personnes de la maison. Quelques-unes d'entre elles se réunirent dans notre appartement pour y passer la nuit, le croyant le plus sûr de la maison. C'était une singulière assemblée que celle-là, où chacun apportait à la masse générale sa portion de pusillanimité ou de courage. On se communiquait ses doutes, ses alarmes ; on s'approchait curieusement de la fenêtre pour s'en éloigner avec effroi, lorsqu'une bombe, en éclatant, faisait retentir la foudre. Si la mort ne tombait avec elles, les bombes offriraient un spectacle agréable.
Je passais la nuit à la fenêtre pour voir ces étoiles tremblotantes décrire une courbe immense dans les airs, et s'abaisser en sifflant pour se briser avec fracas.