‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 43 sur 241 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

C'était beau et terrible. Je ne puis oublier un certain M. Bertheiier, qui venait aussi chercher sa sûreté dans le salon de ma tante : curieux autant que moi , mais plus craintif, il s'avançait doucement vers la fenêtre, en marchant sur la pointe des pieds, de peur d'éveiller la bombe , soulevait timidement le rideau de mousseline pour la regarder à travers les vitres, et lorsqu'elle s'abaissait, le rideau s'échappant de sa main, il se cachait derrière cette légère mousseline, comme sous un bouclier d'airain; riant de sa peur, la mienne avait fui.

Le bombardement se poursuivit avec acharnement. Le feu prit à TArsenal. On assure qu'il y fut mis par les jacobins; les assiégeants y dirigèrent aussitôt les bombes. Il devint impossible d'y porter des secours. L'explosion fut terrible. Le ciel parut en feu, et la clarté était si vive que nous crûmes l'incendie à notre porte ou dans notre maison même. Mon inquiétude était sans bornes, surtout pour mon père, qui s'était couché. La sécurité dont il jouissait accroissait mes angoisses. Il n'avait presque pas paru à nos assemblées nocturnes. Nous laissant à nos soins, il dormait par provision, en attendant le poste qu'on lui destinait. Je le réveillai plusieurs fois. « Mon père, levez-vous! — Qu'y a-t-il, mon enfant? — Les bombes, mon père î Ne peut- il pas en tomber ici? vous serez tué dans votre lit! — Il n'y en tombera pas, ma fille. » Et il se rendormait de plus belle. Je ne concevais pas que ce tonnerre perpétuel et ces dangers imminents ne troublassent ni son repos ni son âme. Je l'appris ensuite; mais alors sa tranquillité était si peu d'accord avec notre agitation

qu^elle me semblait accroître son danger personnel, en risolant des sensations qui nous maîtrisaient.

Enfin, ridée du feu me saisit, et, presque heureuse d'avoir un motif pressant pour le réveiller, je vais lui crier de toutes mes forces : « Il brûle, mon père, il brûle ; levez- vous. — Ah ! ah ! dit-il un peu pesamment; et oîi brûle-t-il? — Tout près, tout près d'ici; voyez comme le ciel est en feu. » Il se lève aussitôt, et telles sont les impressions de la jeunesse que je fus enchantée qu'une cause, quelle qu'elle fût, le forçât de laisser ce lit où il me semblait que la mort le firapperait plus facilement qu'ailleurs. Son repos excitait toute mon impatience. Il y avait loin du calme d'un vieux militaire à l'inquiétude d'une ignorante petite fille; aussitôt que je le vis en mouvement, je devins plus tranquille, bien qu'il s'exposât davantage, car il sortit aussitôt.

Peu après, nous le vîmes revenir. Il nous apprit que l'Arsenal brûlait. Le feu était si violent que, malgré la grande distance qui nous en séparait , il semblait être dans le voisinage. Plusieurs incendies brillaient de l'autre côté de la Saône. Descendue au bord de cette rivière, je m'avançai, avec mon père, sur la pointe des rochers laissés à découvert par les eaux très-basses alors, et bientôt le plus magnifique spectacle firappa mes regards. L*Ârsenal et plus de trois cents maisons alimentaient ce feu superbe. Les flammes, comme des bras immenses, saisissaient tout ce qu'elles pouvaient atteindre, enserraient et plongeaient dans leur gouffre la vie de beaucoup d'êtres, les richesses, l'espérance, la

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