CHAPITRE SIXl^.ME. 8l
demeure d^un grand nombre de familles , devenues en un instant également misérables. Affreux niveau ! Les riches comme les pauvres vinrent chercher un même abri contre les bombes derrière la levée de Perrache. Les batteries ennemies dirigées vers les quartiers incendiés, il devenait impossible d'arrêter les progrès du feu. Outre celui de l'Arsenal, on en voyait cinq dans la ville. La partie que nous habitions étant séparée par la Saône et par le Rhône du point de départ des bombes, elles y arrivaient plus affaiblies qu'ailleurs. Cependant quelques-unes y causèrent de grands ravages.
Mademoiselle de Bellecise avait traversé la place avec nous pour se rendre au bord de la Saône. Elle remarqua bientôt qu'un des incendies, dont cette rivière nous séparait, devait être dans la rue Grenette, oti demeurait sa sœur. M. Milanès, son beau-frère, possédait une imprimerie considérable, a Si le feu est chez ma sœur , nous dit-elle, je lui dois mes soins. Elle est seule avec ses enfants; son mari est à son poste. Qui sait dans quelle position elle se trouve? » Penser et agir ne fut qu^un. Arrivée au pont de pierre, la sentinelle l'arrête : les femmes ne passent pas ; elle a beau plaider sa cause avec toute la force de son cœur alarmé, la consigne ne connaît pas de parents. Sur cela, elle revient chez elle, s'habille en homme, met deux pistolets à sa ceinture et repart. Cette fois-ci, elle passe par le pont Saint -Vincent. <i Où vas -tu? crie la sentinelle. — A mon poste, répond-elle hardiment. — Quel poste? — La Croix- Rousse. — Passe. » Malgré ses pistolets,
son air presque enfant l'aurait rendue suspecte, si les adolescents mêmes n'avaient déjà porté les armes;
Le feu était en effet chez madame Milanès. Elle la trouva occupée à panser un de ses ouvriers blessé par un éclat de la bombe qui venait d'incendier sa maison, et ne pouvant suffire aux exigences du moment. Les enfants en larmes se jetèrent dans les bras de leur tante, qui sut leur inspirer du calme et du courage. Après avoir passé le reste de la nuit à contribuer de ses mains et de ses conseils à se rendre maître du feu, lorsque tout eut repris un aspect plus tranquille, mademoiselle de Belleçise revint, à six heures du matin, raconter à ses vieux parents alarmés ses excursions nocturnes.
Aussitôt que cette nuit funeste eut fait place au jour, on s'empressa de remplir les cuves apportées dans les rues et devant les maisons. Il ne se trouvait à peu près que des femmes pour répondre à cet ordre adressé aux habitants. Nous nous mîmes toutes à la chaîne, ma tante même ne s'en dispensa point; et, comme le cœur donnait des forces , elle s'en acquitta comme si toute sa vie elle n'avait fait que porter des seaux d'eau.
A son retour du conseil, mon père nous apprit que M. de Précy le chargeait de la défense de la porte de Saint-Irénée, située du côté de Sainte-Foy. Ma tante ne put se décider à s'en séparer. Nous le suivîmes dans le logement qu'il eut beaucoup de peine à trouver dans ce quartier, une grande partie des habitants de la ville s'étant réfugiée dans ce faubourg bâti sur la montagne, et qui par sa hauteur et son éloignement semblait offrir plus de sécurité. Les maisons , encombrées d'habitants,