‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 45 sur 241 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

furent occupées depuis la cave jusqu^au grenier, et, faute d'abri, Téglise souterraine de Saint-Irénée, qui fut jadis Tasile des chrétiens persécutés, devint le refuge de ceux qui n^en avaient plus.

Nous quittâmes avec tristesse les bons amis que la Providence nous avait fait trouver dans notre exil. Nous avions déjà souffert ensemble, ce qui forme rapidement des intimités durables. Quant à moi, je regrettais dans Sophie de Souligné une amie charmante et sincère. On se disait : Nous reverrons-nous encore? puis on marchait au-devant de sa destinée, curieux malgré soi de la nouvelle vie qui se déroulait à vos yeux.

La ville notait point cernée de ce côté-là : on s'y trouvait plus à Taise; quelques maisons de campagne des environs étaient encore habitées; les paysans du voisinage y apportaient leurs denrées et leurs fruits, et quoique ces provisions ne fussent point suffisantes pour tant de besoins, les faubourgs de Saint-Just et de Saint- Irénée jouissaient d'une espèce d'abondance inconnue dans le centre de Lyon. Cependant, le nombre de ceux qui venaient y chercher un abri contre les bombes s^accrut tellement que la classe indigente en souffrit beaucoup. Les vivres devinrent rares et chers. M. Moulin, curé de Saint-Irénée, ne pouvant plus suffire à de tels besoins, vint prier mon père de me permettre de quêter parmi les nombreux étrangers qui venaient dans sa paroisse chercher leur sûreté, espérant que, par une juste compensation, ils lui donneraient en retour de quoi venir au secours des pauvres dont leur présence

accroissait la misère. Mon père y ayant consenti , je me

vis avec Joie appelée à jouer un rôle actif dans notre histoire, ce qui me donna une grande importance à mes propres yeux. On m'adjoignit mademoiselle Seriziot (i), dont la mère logeait dans la même maison que nous, et nous commençâmes aussitôt notre quête, accompagnées de notre bon curé.

Ce n'était pas une petite entreprise que de quêter dans un temps où les ressources menaçaient de s'épuiser pour tout le monde ; chacun craignait d'affaiblir celles qui lui restaient encore , et souvent nous fûmes fort mal reçus, quoiqu'il fût fort difficile de résister à l'éloquence persuasive du bon curé Moulin. Ses paroles, inspirées par une ardente charité, agissant comme l'aimant sur Tacier, attiraient les cœurs les plus rebelles, pénétraient les plus secs , et nous voyions nos portefeuilles se remplir rapidement; mais il est des cœurs de roc contre lesquels tout effort se brise.

Rien n'échappait à nos visites : nous parcourions tout ce qui était habité. L'antique église de Saint- Irénée nous vit dans ses souterrains. Les greniers, les caves mêmes ne furent point à l'abri de nos recherches. Je me rappelle qu'un jour nous entrâmes dans une espèce de hangar mal fermé, dont nous ressortîmes aussitôt, n'y voyant qu'une extrême misère. Une femme qui nous avait reconnus se lève à l'instant, nous rejoint dans la rue, en nous offrant un assignat de cinquante sous, s'afïligeant de ne pouvoir donner davantage, mais vou-

(i) Ce n'était pas la madame Seriziot du faubourg de Vaise. Celle-ci ne nous eût pas mises à la porte.

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