CHAPITRE SIXIÈME
lant, dit-elle, contribuer à notre bonne œuvre. C'était bien le denier de la veuve.
Une scène toute différente nous attendait dans une maison de campagne vers laquelle nous dirigeâmes nos pas. Quelques-unes de ces habitations agréables n'étaient point encore devenues la proie de Pennemi. Nous entrâmes dans une des plus jolies. Son élégance annonçait le goût autant que la richesse du possesseur. On nous conduisit dans un salon bleu, d'une grande fraîcheur; des arabesques, de belles gravures, des meubles d'un grand prix en faisaient un salon à la fois somptueux et charmant Nous exposons notre humble demande à la dame qui nous reçut, et dont la mise recherchée était en harmonie avec le délicieux séjour qu'elle habitait alors. Le curé joignit à nos simples prières toute l'onction de sa vive piété. « Monsieur, répondit-elle, j'en suis fâchée; je ne suis pas de cette paroisse. — Madame, reprit-il d'une voix douce, la charité, au milieu des malheureux événements qui nous accablent, ne permet pas de croire ses bienfaits arrêtés par des bornes aussi étroites. — Mais, monsieur, je vous le répète, je ne suis pas de ce faubourg, et je n'y habite que momentanément. — Madame, reprit encore M. Moulin d'une voix ferme, vous venez y chercher un asile contre les dangers qui vous menacent ailleurs; dès lors ma paroisse devient la vôtre. Et ne pourriez- vous pas y répandre quelques bienfaits en échange du salut que vous y trouvez? — Monsieur, dit la dame avec aigreur, j'aime les pauvres; je donne beaucoup à ceux de ma paroisse; ce que je donnerais ici serait leur bien. » Une
courte révérence suivit ces mots, et, rentrant dans la chambre voisine , elle en ferma la porte avec bruit. Nous sortîmes froissés de cette élégante demeure, et nos regards ainsi que nos pensées se tournèrent avec douceur vers le hangar du pauvre. Cette course, qui nous rapprochait des postes ennemis, nous exposa beaucoup, et quoique protégés par nos batteries, nous nous trouvâmes souvent à la portée des coups de fusil. Nous vîmes beaucoup de soldats de la Convention aux fenêtres de plusieurs maisons tombées dans leurs mains. Nous n'en parcourûmes pas moins quelques autres habitations dans la proximité de la ville ; car c'était de la récolte du pauvre que nous étions chargés : nous voulions en glaner jusqu'au dernier épi. Le lendemain, il eût été impossible de l'entreprendre : les assiégeants gagnant chaque jour du terrain , la mort moissonnait à son tour sur ces routes que nous avions traversées la veille à la suite de l'homme de Dieu. Que devint la dame à l'air dur, au ton sec? que devint sa belle demeure? Peut-être les ennemis de Lyon n'étaient-ils pas les siens; ou, faisant comme nous , elle rentra dans la ville pour y attendre aussi sa part de misère.
La quête ne produisit pas beaucoup en comparaison des besoins; cependant, elle fournit à l'achat de quelques aliments pour les plus pauvres et pour les malades. Le prix des vivres devenait exorbitant. La ville, resserrée chaque jour davantage , voyait aussi chaque jour diminuer ses ressources , et chacun ménageait ce qu'il lui en restait. Nous mangions un pain détestable, fait d'une farine échauffée qui le rendait sans doute malsain;