‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 47 sur 241 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

encore faisait-on cuire en cachette ce mauvais pain de belle apparence , car on craignait de laisser apercevoir ce que l'on avait mis en réserve, moitié par prévoyance pour se conserver des moyens de subsistance, moitié pour ne pas paraître plus heureux que les autres.

Mon père recevait une ration de pain et une de viande, ce qui faisait la partie la plus solide de la nourriture du ménage. Une petite pièce, tour à tour transformée en salle à manger ou en salon , devenait la chambre à coucher de ceux qui ne savaient où passer la nuit. On y étendait par terre autant de matelas qu'il y avait de gens. On était aisément satisfait. L'homme a peu de besoins. Occupé des grands événements de l'époque, pouvait-on penser aux aisances de la vie? Lutter contre le péril, se défendre jusqu'à la mort, voilà les seules idées qui absorbaient toutes les autres. Que de jeunes gens forts et courageux j'ai vus sortir de cette petite chambre, rafraîchis par un doux sommeil, pour courir gaiement à leurs fatigues journalières et rencontrer la mort!

Les troupes envoyées de Lyon pour occuper Saint- Etienne et Montbrison furent obligées de se replier sur elles-mêmes et rentrèrent dans la ville. Ce retour présageait de nouveaux malheurs ; un silence profond les accueillit. On admirait les belles actions de beaucoup ; mais tous ne rentraient pas dans leurs foyers ! Quelques dames avaient suivi leurs époux , voulant partager leur sort et mourir avec eux. On se montrait avec respect madame Camille Jordan , à cheval à côté de son mari qu'elle n'avait pas quitté pendant plusieurs affaires

sérieuses. Toutes pressentaient l'avenir, et beaucoup regrettèrent plus tard de n^avoir pas péri alors. Quelques prisonniers les suivaient : il me semble que parmi eux se trouvait le représentant du peuple Javogue ; je crois du moins Ty avoir vu , car chacun se le montrait au milieu de ses compagnons d'infortune, marchant tous au centre d'un corps d'infanterie qui les escortait. Je crus reconnaître mon frère parmi les soldats qui rentraient. J'en avertis mon père, qui courut aux informations et ne découvrit rien ; mais bientôt après on apprit que Chambolle était en effet dans la ville, où il avait pris du service dans une section fort éloignée de la nôtre, afin de n*étre point reconnu de nous. Mon père , qui voyait qu'aucun secours n'arrivait à Lyon, et que cette noble cité, lâchement abandonnée à ellemême, périrait victime de ses généreux eifforts contre le pouvoir révolutionnaire ; mon père, dis-je, convaincu de l'inutilité de la résistance, ordonna à son fils de quitter la ville et de regagner aussitôt sa retraite, afin de profiter du peu de temps où le passage serait libre encore; mon frère répandit des larmes d'amer regret, mais il obéit.

La rentrée de nos troupes accrut la consommation et la disette. Un pauvre marquis de Pure, ne vivant que de lait , parce que depuis nombre d'années il ne pouvait supporter d'autre nourriture, ne parvint pas à dérober plus longtemps sa nourrice aux recherches des affamés. Sa vache lui fut enlevée ; je le vis en gémir fort amèrement, et vainement solliciter sa grâce. Comment fit-îl? a-t-il pu vivre? Je ne sais, et je ne le revis plus.

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