CHAPITRE SIXIÈME
On a dit que cette &mine n^était pas aussi réellement causée par le manque de vivres que par les manœuvres de gens malintentionnés qui, favorisant les assiégeants, mettaient tout en œuvre pour accroître le désordre et la misère. J'ai vu moi-même des signaux qui portaient à la connaissance des ennemis Pexistence des magasins de fourrages ou de comestibles , et le lieu où ils étaient placés. Aussitôt que les lumières, passant et repassant un certain nombre de fois sur un lieu élevé , avaient cessé de paraître, les bombes, dirigées du côté indiqué, incendiaient le quartier, dont les ressources se perdaient avec les édifices embrasés. Jamais la police ne put saisir la trahison sur le &it : le traître lui échappa toujours.
C'est dans un dénûment aussi grand et aussi général que Ton sent le prix du nécessaire et le peu qui le compose. Beaucoup de dames de Montbrison, craignant de tomber dans les mains des jacobins, suivirent les Lyonnais : les unes à pied, les autres assises sur les canons , préférant supporter les fatigues et la misère aux traitements affreux qui les y attendaient. Elles vinrent partager nos courtes espérances et nos vives alarmes. Plusieurs d'entre elles restèrent dans le quartier que nous habitions ; on les fogea le mieux qu'il fut possible, et chacun, prélevant sur son nécessaire, leur envoya des présents que le dénûment où elles se trouvaient leur rendait précieux. Les uns envoyèrent un peu de pain ou de farine ; les autres, un petit morceau de viande ; quelques personnes leur donnèrent des vêtements. Notre offrande fut une écuelle de haricots blancs.
La ville, resserrée de tous côtés, n'eut bientôt entre
elle et ses ennemis que le Rhône et ses murailles. Le 29 septembre, ils Tattaquèrent sur tous les points. On se battit à toutes ses portes. Je n'essayerai pas de peindre le bruit, le tumulte et l'horreur de cette journée.
Notre maison , située près de la porte de Saint-Irénée et du combat qui s'y livrait, se trouvait placée entre trois batteries dont les décharges précipitées , passant à côté de nous et sur nos têtes , retentissaient incessam* ment; les balles des assaillants venaient frapper à nos fenêtres. Rien , non , rien n'est comparable au supplice d'être immobile au milieu du danger, ou plutôt d'être forcé à rinaction , quand autour de vous tout s'agite et se bat, tout donne ou reçoit la mort.
Nous vîmes peu mon père; il était occupé à donner du courage à des troupes lâches qui se couchaient par terre pour éviter les balles qui pleuvaient sur elles. La vue de ce vieux guerrier, debout au milieu d'elles, cherchant à réveiller Thonneur dans ces âmes effrayées, fit peu d'impression sur le plus grand nombre. La plupart, payés pour servir, ne trouvaient pas que leur solde valût une vie. Beaucoup d'entre eux, vendus à l'autre parti, en favorisaient les armes, et tous peut-être, comprenant l'inutilité de la résistance, cessaient de la continuer.
Pendant ce temps, livrées à de cruelles inquiétudes, ignorant si mon père vivait, nous attendions la mort. Elle se montrait à nos yeux sous les formes les plus affreuses, et notre imagination épouvantée ajoutait encore à la réalité déjà si terrible. Nos regards pouvaient