CHAPITRE SIXIEME. 9I
atteindre une hauteur proche des portes de la ville; nous assistions au combat; nous voyions les Lyonnais reculer sans cesse et rentrer dans leurs murs. Malgré le sifflement des balles , je cherchai , à travers les jalousies, à mesurer le danger, avide en quelque sorte de connaître et de sentir son approche. On transportait les blessés; des femmes échevelées emportaient leurs enfants et couraient en criant : « Les voilà ! tout est perdu, les voilà! » Elles gagnaient la ville à la hâte, croyant par là échapper à leur perte; elles la retardaient du moins. C'est airisi que nous passâmes toute cette journée.
Le curé, en surplis, allait de maison en maison porter des paroles de consolation et d'espérances éternelles. Il préparait à la mort, aux souffrances, exhortait à la résignation. Il pardonnait au nom du Dieu de miséricorde, il parlait de ces biens impérissables, offerts pour prix à nos brèves douleurs. « Je périrai le premier, nous disait- il, avant qu'on porte la main sur les brebis que Dieu m'a confiées. » Oh! comme en ce jour, que je crus le dernier de mes jours, je repassai ceux de ma jeune vie! Comme elles sont graves ces heures de santé, de force, qui s'écoulent dans l'attente d'une fin prochaine, dont vous voyez, l'approche, dont vous comptez les pas, qui vous paraît d'autant plus funeste que tout vous flattait d'une existence heureuse et longue ! Chacun , demandant pardon de ses fautes nombreuses, regrettait d'avoir si peu de vertus, et cherchait en Dieu seul appui et consolation. Le dernier vœu que nous formions était de mourir
sans outrages. Croira-t-on qu'au milieu de tant d'alarmes il fût possible de sourire? La peur agissait si différemment sur chacun de nous, qu'il en résultait des effets vraiment comiques, a Voyez- vous, me dit la jeune fille de notre hôte, il faut tout faire pour se sauver. J'ai mis mon mouchoir à l'envers pour qu'ils ne me tuent pas. — Et comment votre mouchoir à Penvers vous sauvera-t-il la vie ? — Ils me croiront la femme d'un canut. » Pauvre fille, prendront-ils le temps d'y regarder ?
Les nombreux partisane de l'armée ennemie se réjouissaient ouvertement des succès qui présageaient leur prochaine victoire. Ils menaçaient hautement du pillage. Environné d'ennemis intérieurs aussi redoutables que ceux du dehors, on restait silencieusement renfermé chez soi, n'ouvrant qu'à bonnes enseignes. On frappe , nous regardons : c'est mon père ! Il entre suivi du neveu de M. de Précy et du comte de Clermont- Tonnerre. Ils avaient combattu toute la journée; ils n'en pouvaient plus de fatigue et de besoin. M. de Précy tenait encore à la main un pistolet d'arçon qu'il avait arraché à un soldat ennemi , à l'affaire de la chaussée de Perrache, oti il s'était battu en lion. Cette affaire fut très-chaude : deux chevaux furent tués sous lui , et il eut la gloire de repousser une colonne ennemie déjà très-avancée sur la chaussée. Plusieurs coups de feu avaient effleuré et percé ses vêtements. Que ne le frappèrent-ils alors! Mais non. Pourquoi lui ravir une mort si belle? Ne faut-il pas plus de courage pour la supporter, tombant du haut d'un tribunal impie, que