CHAPITRE SIXIÈME. gS
trop affligées pour songer aux boulets ou aux balles qui sifflaient sur nos têtes, et, descendant tristement la montagne , nous revînmes dans notre ancien logement. Ceux de nos amis qui s'y trouvaient encore s'affligèrent d'un retour qui faisait présager la chute prochaine de Lyon et la ruine de nos espérances.
Le poste de Saint- Irénée fut, en effet, un des premiers emportés par Pennemi ; mais une redoute élevée à Saint-Just l'arrêta quelque temps encore.
M. de Précy, ayant reconnu toute l'impossibilité de défendre plus longtemps la ville, résolut de la quitter, espérant probablement assurer le salut des citoyens paisibles, en éloignant de son sein les individus qui avaient pris une part active à la révolte. 11 engagea donc tous ceux qui avaient porté les armes à le suivre , pour échapper ensemble à la vengeance d*un ennemi dont tout faisait présumer la cruauté.
Deux colonnes nombreuses sortirent de la ville; la première dut son salut à Tépais brouillard qui couvrait la Saône, dont elle côtoyait silencieusement la rive gauche. Elle passa de même au-dessous de la Duchère ( i ) . Toutes les précautions possibles avaient été prises pour éviter le moindre bruit; elle eut le bonheur de traverser les postes ennemis, en échappant à leur vigilance. Parvenue à un certain éloignement, la colonne se dispersant
(i) Château situé sur une hauteur qui domine la Saône; je ne me rappeUe pas le nom de son possesseur. On y faisait voir une chambre habitée par Henri IV, lorsqu'il alla au-devant de Marie de Médicis. Les assiégeants y avaient mis une garnison nombreuse.
à rinstant, chacun chercha de son côté à pourvoir à sa sûreté personnelle, et beaucoup y parvinrent. La seconde colonne partit trop tard : le brouillard était un peu tombé; l'éveil était donné. Enveloppée par l'ennemi, elle fut mise en pièces. Il y eut un grand nombre de morts; le reste fut fait prisonnier; fort peu s'échappèrent. Beaucoup de femmes, qui peut-être contribuèrent à la perte de la colonne en la rendant lourde et embarrassée, partagèrent le sort des époux qu'elles n'avaient pas voulu quitter : plusieurs périrent au milieu du carnage; d'autres furent jetées dans les prisons de la ville. Je vis plus tard un enfant d'un an qui, porté par sa bonne à la suite de madame de Combelle, sa mère, avait reçu à cette journée meurtrière un coup de sabre qui lui partageait la figure.
Mon père , appelé au conseil où celte démarche fut agitée, avait refusé de partir. Il prévoyait que les femmes, entravant la marche des troupes, les mettraient en péril; ne pouvant nous emmener avec lui, il resta. Comme je l'ai dit plus haut, Saint-Irénée avait été pris, mais Saint-Just résistait encore. Mon père, qui n'y commandait pas, vint nous rejoindre, n'ayant plus d'autre devoir que celui de nous protéger. Il lui parut prudent de quitter son ancien logement de la vieille Douane, et d*en chercher un oti nous serions moins connus; car on pressentait que tous ceux qui avaient porté les armes seraient traités avec rigueur. Mon père prit un appartement à Tancien hôtel de Provence, près de la place de Bellecourt. Ce n'est pas sans intention qu'il fit choix de cette maison qui tou-