CHAPITRE SEPTIÈME
Mon père se cache dans la ville. — Générosité de M. de Gueriot. — Le jeune de Précy pris et fusillé ainsi que le comte de Clennont-Tonnerre. — Visites domiciliaires. — Mon père s'enfuit à Vaise.
La ville étant prise, chaque individu se trouva seul, détaché de cette masse d'hommes qu'un même esprit animait encore peu de jours avant, et dans laquelle, depuis quelques mois, on se sentait citoyen du même pays; oti Ton n'avait qu'un cœur pour Taimer et pour le servir; oti, tous les intérêts étant confondus dans un seul intérêt, chacun sacrifiait sans hésiter sa vie et sa fortune, pour rendre à cette malheureuse patrie les plus précieux biens : la paix et une sage liberté.
Mon père, ainsi que tous les autres, n'était plus chargé que de lui seul; mais il avait, comme eux, compté sur un plus long répit ; et à peine ces mots : La ville est prise! eurent-ils retenti à nos oreilles, qu'ils causèrent l'effroi d'une nouvelle inattendue, et que chacun, retombant sur soi-même, se trouva aussi épouvanté des dangers qui l'environnaient, que dénué des moyens d'y échapper, tous les plans que l'on avait formés paraissant tout à coup imparfaits ou impossibles à exécuter. Mon père avait laissé à l'hôtel que nous avions quitté la veille différents effets qu'il avait confiés à l'hôte; mais s'étant aperçu tout à coup qu'il
sy trouvait aussi des papiers importants, il voulut les ravoir le plus tôt possible, et ne pouvant se montrer lui-même, ma tante marchant très-difficilement, il fut décidé que je sortirais avec la femme de chambre pour aller les chercher. Il paraît étonnant que dans un pareil moment on m'ait laissé sortir, et je ne le conçois moimême que par l'importance que mon père attachait aux objets qu'il désirait conserver. Il est vrai que la distance était petite , et l'on présumait que mon retour précéderait l'arrivée des troupes étrangères.
Je me hâtai de remplir ma mission, et je revins. Mais déjà je trouvai beaucoup de monde sur ma route, et, au détour d'une rue, je fus arrêtée par un gros homme , bien rouge , bien gai , bien ivre ; il me prit par le bras en s'écriant : « Grand Dieu! quel petit bras! comme tu es maigre! Pauvre petite, tu auras bien jeûné pendant le siège, tu n'auras pas même eu ton picotin d'avoine (i). Quel petit bras! je n'ai jamais vu un si petit bras ! » Je me trouvais dans une position fort désagréable. J'avais beau tirer ce petit bras, je n'en venais point à bout, il le tenait ferme. A ses cris, on s'attroupait autour de nous, on riait; en butte aux regards malins de la curiosité^ j'étais fort en souffrance. Enfin, mon gros homme levant ses bras au ciel pour me plaindre mieux d'en avoir de si petits, j'en profitai pour m'échapper, et je suppose qu'il ne fit aucun effort
(i) Nom dérisoire de la très-petite mesure d'avoine que Ton donnait dans les sections à chaque personne. On recevait en même temps un peu d'huile pour l'accommoder, ou des fruits secs, raisins, amandes, et ce que Ton avait enfin.