CHAPITRE SEPTIÈME. lo
pour me retenir, imaginant sans doute que j'allais déjeuner. Quant à moi, je courais de toutes mes forces, l'entendant s'écrier encore : « Mon Dieu ! quel petit bras ! »
Je trouvai PArsenal déjà occupé. Quelques pièces d'artillerie venaient d'y arriver. M. Léger embrassait sa femme. Belchamp, secrétaire de M. Gueriot, descendait de cheval. Aussitôt appelés tous deux, on s'entretint sur la manière de tirer mon père de l'embarras où il se trouvait. Belchamp l'emporta. « Il faut, dit-il, profiter de la confusion générale ; tout le monde entre et sort en foule; profitons-en au plus vite; attachez ce bouton à votre chapeau, montez sur mon cheval; je marche à côté de vous, je parle pour vous, nous passons, je vous mène hardiment au quartier général; personne ne vous y connaît, et du reste qui pourra supposer qu'un ennemi vient s'y cacher? Partons; si vous attendez que Tordre s'établisse, il ne sera plus possible de vous faire sortir de la ville. »
Le temps commandait. Mon père partit. Avec quel serrement de cœur le vîmes-nous s'éloigner! Il allait se réfugier dans le sein de nos ennemis. Nous commencions à éprouver ce genre d'alarmes terribles dont nos journées furent remplies depuis ce moment : craindre pour un être cher. Passera-t-il? sera-t-il reconnu? sera-t-il reçu? Que de questions sans réponses î Il passa, nous eûmes des nouvelles de son arrivée; et, quittant aussitôt l'Arsenal, nous nous rendîmes dans notre premier logement, sur la place de T Ancienne- Douane.
La démarche téméraire de mon père Texposait sans doute, ainsi que celui chez lequel il se rendait; mais jamais on n^eut moins le temps de réfléchir. Au bout de quelques- jours, dont je ne sais plus le nombre, nous le vîmes revenir. Le quartier général se fixait dans la ville; ne sachant où aller, n^ayant aucune connaissance , il n^eut d'autre parti à prendre que d'y entrer avec les officiers , qui , le voyant tous les jours à la table de leur chef, ne soupçonnaient point qu'un ennemi eût Taudace de venir s'y asseoir et de chercher un refuge au milieu d'eux.
Ici, je dois un hommage de la plus vive reconnaissance à la générosité de M. de Gucriot, de cet homme bon et bienfaisant, accusé de faiblesse par beaucoup de personnes d'alors, qui n'auraient pu rivaliser avec lui en courage et en vertus (i). a II n'a point émigré w, s'écriaient de toutes parts les partisans de l'émigration. Il rendit par là sa position bien plus difficile. Qui pourrait comparer les peines des émigrés à celles nées de' la terreur qui régnait en France? Il resta donc pour protéger sa femme et sa fille , et tâcha de concilier ses devoirs militaires avec ceux d'époux et de père. Une fois sur cette route périlleuse, il fallait y marcher ou
(i) Ceux qui n'ont pas connu ce temps ne peuvent se figurer racharnement avec lequel l'opinion des ultras (car il y en a toujours eu) poursuivait ceux qui résistaient à la mode de Témigration; c'est au point qu'on vous ravissait presque le droit d'être encore honnête homme, ne voyant pas que Téloignement de tous les braves gens laissait le terrain libre à tous ceux qui ne l'étaient pas.