‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 56 sur 241 · CHAPITRE SEPTIÈME. Io · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME. Io

périr; la moindre imprudence pouvait le conduire à Péchafaud et y traîner avec lui deux êtres si chers. Forcé par sa position à vivre avec des gens dont il ne pouvait partager Topinion, et dont les principes répugnaient à sa belle âme, on sent tout ce qu^il dut souffrir alors. Il a retiré le fruit de tant de sacrifices en sauvant la vie à plusieurs personnes. Il m*est doux, bien doux, de rendre justice à la vérité, et de parler de tout ce qu'il a fait ix)ur nous. Notre reconnaissance sera éternelle ; elle doit Téire pour tous ceux qui exposaient leur sécurité, leur repos, et, le dirai-je? leur réputation même , en vivant si près de nos persécuteurs, puisque c'est à ce prix exorbitant qu'ils sauvaient leurs compatriotes. Certes, quand M. de Gueriot faisait asseoir publiquement à sa table un officier ennemi, un dénonciateur pouvait le perdre , et cependant cette hardiesse étonnante, il Ta eue. Il donna des commissions, prêta des uniformes, et il n'y a rien qu'il n'ait essayé pour arracher un honnête homme à la mort. Bien des gens à réputation d'intrépidité eussent reculé devant une pareille témérité.

Dans les premiers jours de la prise de la ville, ma tante me conduisit chez Dubois-Crancé. Il était parent éloigné de ma mère. Ce titre m'introduisit chez lui, ou plutôt le hasard. C'est Dubois qui avait dit : « Je n'ai pas de parents. » Je lui présentai un mémoire dont je ne me rappelle plus le contenu, mais qui, sans doute, nous recommandait à sa protection. Ce qui me frappa le plus dans cette visite fut lui-même. Il me parut grand ; ses cheveux noirs étaient à la Titus. Il

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faisait sa barbe , et Ton tenait près de lui un superbe bassin d'argent. « Ainsi donc, pensais-je, les citoyens représentants possèdent Targenterie qu^ils arrachent à nos parents. » On assurait que sa véritable femme habitait la Champagne, où elle vivait d'une trèsmodique pension. Une femme charmante, soi-disant la sienne, nous reçut avec grâce (i). Nous nous assîmes en attendant la fin de la toilette de Dubois-Crancé. Lorsqu'elle fut terminée, il vint à moi, et voici ses paroles : tt Qui es- tu ?» Ma tante lui expliqua et ma parenté et l'objet de mes vœux. « Tu es bien Jeune , me dit-il, mais tu m'as l'air d'une aristocrate; sais-tu que je les fais tous trembler? » Il n'y avait pas de réponse à cette bravade ou mauvaise plaisanterie qui ne me fit point trembler. Il lut le placet, répondit qu'il était sans pouvoir, étant rappelé par la Convention. Nous repartîmes, mais non comme nous étions venus, du moins moi; je me sentais humiliée d'avoir été prier cet homme. J'accusais intérieurement ma tante de faiblesse, en allant solliciter un être que j'avais appris à mépriser. L'inutilité de cette visite semblait appuyer mon raisonnement. Cependant, que ne fait-on pas pour sauver ceux qui nous sont chers? La suite m'a cruellement appris à mendier la protection et l'appui de personnes bien au-dessous de Dubois-Crancé.

(i) Elle plaisanta beaucoup en parlant de la lourde cavalerie en sabots qui parcourait les rues. C'étaient des paysans auvergnats, montés à poil, portant d'énormes sacs vides en bandoulière. Ils étaient accourus sur la promesse du pillage, et repartirent avec leurs sacs vides comme ils étaient venus.

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