CHAPITRE SEPTIÈME. I O
Mon père vécut près de nous dans la plus grande retraite, se cachant à tous les regards. Le comte de Clermont-Tonnerre(i) avait été fusillé, sur la place Bellecour, peu de jours après Pentrée des assiégeants. On raconta alors que, déguisé en paysan, il avait ainsi échappé à la poursuite de ses ennemis; mais qu^une nuit, ayant trouvé un abri dans une grange, oîi des volontaires sMtaient aussi réfugiés, la fatigue le faisant succomber au sommeil, il rêva tout haut, raconta son histoire et se nomma; arrêté, ramené à Lyon, tout fut bientôt fini. Sa mort, suivie de quelques autres aussi promptes que la sienne, nous apprit tout ce que Ton avait à craindre de nos nouveaux maîtres, et répandit la terreur parmi tous ceux qui se trouvaient cachés dans la ville. Ils moururent tous avec courage, et comme autrefois on se disait les actes des martyrs, ainsi maintenant des bouches fidèles venaient, dans l'obscurité, raconter la mort glorieuse des héros.
Le neveu de M. de Précy vint y prendre une des premières places. Faisant partie de la seconde colonne lyonnaise qui fut enveloppée et taillée en pièces, il se trouva du grand nombre des prisonniers ramenés dans la ville et jetés dans les prisons. Ne portant aucune distinction extérieure, confondu dans la foule, inconnu à ses persécuteurs, il allait être mis en liberté sous le nom obscur qu'il avait pris, lorsqu'il fut trahi par un
(i) Il marcha au supplice avec une grande sérénité, saluant gracieusement différentes personnes de ses connaissances quMl reconnut sur son passage.
secrétaire de son oncle, qui espérait obtenir sa vie pour prix de celle qu'il venait de livrer. Aussitôt condamné que découvert, le jeune de Précy fut aussi conduit à la place de Bellecour pour y être fusillé. Il ne permit point qu'on lui bandât les yeux, et tomba en criant : « Vive le roi! » Quant au traître, il reçut la récompense d'un traître ; mais sa mort fut moins glorieuse que celle de sa victime.
En peu de jours, les arrestations se multiplièrent rapidement; à leur suite marchèrent les exécutions. Ceux qui étaient restés dans la ville, ou ceux que leurs malheurs y avaient ramenés, perdaient journellement Tespoir d'échapper au même sort. Comment fuir? à qui se confier? où aller? Pendant que mon père se faisait toutes ces questions auxquelles il ne trouvait pas de réponse , attendant son salut du lendemain , une visite domiciliaire de notre section vint nous surprendre au milieu de la nuit. Il n'y avait nul moyen de lui échapper. Paraître calme était le plus prudent. Mon père resta tranquillement dans son lit, affectant une sécurité bien loin de son âme. Ses papiers furent examinés avec une attention scrupuleuse, mais on ne l'arrêta point. Je dois même ajouter ici qu'aucune persécution ne nous vint de notre section ; ce fut toujours de plus haut que partirent les coups qui nous frappèrent.
Bientôt après, on logea chez nous deux soldats d'artillerie, qui, trouvant le logement commode, établirent dans la grande cuisine où ils couchaient la marmite pour quinze de leurs camarades qui venaient y dîner