CHAPITRE SEPTIÈME. Il
vais VOUS conduire dans le cabinet du jardin. » Mon père traversa fièrement cette bruyante société en demandant à boire. Peu après, ses deux compagnes le quittèrent et vinrent nous donner de ses nouvelles. Nous éprouvâmes une grande joie de le savoir en sûreté; et pourtant, qu'était-ce que cette sûreté? Il était dans un cabaret plein de l'espèce de gens faits pour l'arrêter et le mettre en pièces, peut-être, s'ils l'eussent deviné ou reconnu ; mais le savoir hors d'une maison entourée d'espions nous semblait déjà son salut. N'est-ce pas bien faire comprendre le temps où nous vivions ?
Il ne s'agissait plus que de sortir de la ville sans passer par la porte ; c'est ce que l'on effectua en faisant venir; sans bruit et jusque sous le pavillon, un petit bateau (i) où mon père se fit descendre pendant la nuit; le plus profond silence présidait à cette entreprise. La fidèle batelière, agitant doucement ses rames^ le déposa presque aussitôt de l'autre côté de la porte. Il se trouva dans le faubourg de Vaise, où toujours, par les soins de madame Tournouer, il fut introduit frauduleusement dans un appartement qui était séquestré, comme un endroit où, pour l'instant, il était à l'abri de toutes recherches. Le peu de temps qu'elle avait eu devant elle n'avait pas permis de trouver mieux et de prendre d'autres mesures. Comme je l'ai
(i) Ces petits bateaux^ dont la Saône est couverte à Lyon, se nomment bêches , et sont presque toujours conduits par des femmes.
Il6 UNE FAMILLE NOBLE SOUS LA TERREUR.
dit plus haut, on n^a jamais plus vécu à la minute qu'alors. On n'avait qu'un instant à soi ; compter sur le second était folie.
C'est ainsi qu'il franchit encore une fois ces barrières redoutables. C'était chose très-difficile ; quelquefois même les citoyens les plus libres de leurs actions ne pouvaient l'obtenir. Il y avait des jours néfastes où Ton ne laissait passer personne; d'autres où, pour entrer, il fallait subir un sévère examen, ou se trouver muni de papiers fort en règle. On raconte qu'à cette époque il y eut un individu qui , ainsi que mon père , désirait quitter la ville, et, comme lui, n'ayant pas de passe-port, imagina de s'en passer aussi. Cet homme eut l'adresse de gagner la porte de Vaise sans être aperçu, et s'arrétant au milieu, il y attendit que la sentinelle qui allait et venait devant la porte se retournât vers lui. « Citoyen, lui dit-il, est-il vrai qu'on ne laisse sortir personne de la ville, aujourd'hui? — Ouï, citoyen; c'est la consigne. — En ce cas, je n'y entre pas w, reprend notre homme, qui se retourne tranquillement et s'en va. La sentinelle, qui le voit sans chapeau, le prend pour un voisin et le laisse faire.
Un nouveau danger attendait mon père dans l'asile que l'on croyait si sûr. Il lui était défendu de &ire le moindre bruit et de marcher; car, où les scellés spm apposés, il n'y a plus de vie. Il promit tout, mais ne tint pas. Il fut au-dessus de ses forces et de sa vivacité naturelle de supporter une immobilité aussi complète. Une vieille femme, qui demeurait au-dessous, entend du bruit, et craignant que ce ne