‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 62 sur 241 · CHAPITRE SEPTIEME. II · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME. II

fût un voleur, courut déclarer que rappartemcnt séquestré était habité. Aussitôt grande rumeur; on accourt, on se hâte : il n'y avait plus personne. Le bonheur voulut qu'on le sût à temps; il en ressortit comme il y était entré.

Nouvel embarras; rien n'était prêt pour sa fuite. Que faire? où le conduire? Ce jour-là, le passage des portes était libre : on en profite ; il rentre dans la ville dont on avait eu tant de peine à le faire sortir. Il fut conduit au couvent des Deux- Amants (i), qui avait été transformé en hôpital pendant le siège. Les ennemis ayant constamment tiré sur THôtel-Dieu, dont le Rhône seul les séparait, ce bel édifice, criblé par leurs boulets, ne pouvait plus offrir de refuge à la souffrance. Le feu y prit cinq fois; on y arbora le drapeau noir; on envoya des parlementaires pour demander que Tasile des malades et des mourants fût respecté. « Il s'y cache des muscadins (2) », réponditon; et l'on tira toujours. C'est alors que les malades furent portés à bras au couvent des Deux-Amants, à l'autre bout de la ville, comme leur présentant plus de sécurité. Des femmes accouchèrent dans les rues; des mourants y expirèrent. C'était bien l'abomination

(i) Une ancienne légende dit que deux amants se précipitèrent dans la Saône du haut d'un rocher. Leurs familles désolées fondèrent un monastère près de la place même où se passa ce tragique événement.

(2) Les jacobins appelaient ainsi les jeunes gens bien nés, vêtus avec quelque élégance ^ et qu'ils supposaient sans doute porteurs de parfums.

Il8 UNE FAMILLE NOBLE SOUS LA TERREUR.

de la désolation dont parle PEcriture! Quels temps redoutables !

Mon père y resta caché pendant trois jours; il en ressortit très-heureusement, et se rendit, sans faire de mauvaise rencontre, chez madame de la Coste qui ne le connaissait pas, et qui pourtant s'exposait pour lui. Elle habitait une maison de campagne à quelque distance de Lyon. Je n'ai jamais vu cette dame, et j'ignore ce qu'elle est devenue. Si ces feuilles tombaient e^tre les mains de quelques-uns des siens, qu'ils trouvent ici l'assurance que son souvenir ne s'efifacera jamais de nos cœurs.

N'est-elle pas admirable, cette douce et inébranlable fermeté de la charité chrétienne qui marchait d'un pas sûr à travers les crimes pour sauver et consoler? Poursuivant sa vocation d'amour, elle s'étendait à tout ce qui souffrait. Elle ne demandait pas : Qui étes-vous ? Elle voyait votre infortune. Que de malheureux ont été sauvés sans qu'on ait songé à demander leur nom ! Du reste, donner et recevoir étaient bien près. Aujourd'hui vous faisiez l'aumône, demain vous la demandiez.

Pendant ce temps, nous avions eu quelques visites domiciliaires générales, et plusieurs particulières qui ne regardaient que nous. Sans aucune nouvelle de mon père, ignorant ce qu'était devenu mon frère, nous vivions dans une angoisse que rien ne pouvait alléger. Entourées d'espions, il nous était impossible de nous procurer la moindre lumière sur leur sort.

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