CHAPITRE HUITIÈME
Apposition des scellés et arrestation de ma tante : détails sur sa prison. — On me permet d'aller [la voir. — Le citoyen Forêt, gardien des scellés, et son épouse. — Mademoiselle de Bellecise. — Visites et journées passées à la prison.
On vint poser les scellés chez ma tante. Le jour où les commissaires de la section s'y rendirent pour cette opération fut pour moi le dernier de toute espèce d'études et d'instruction. Depuis ce temps, livrée aux événements, je n*eus qu'eux pour maîtres.
Je prenais encore des leçons d'anglais. Celles de dessin avaient cessé par la fuite de M. Villone, trop honnête homme pour ne pas être suspect, et qui d'ailleurs avait servi pendant le siège. Il avait, par hasard, oublié chez moi une petite gravure de Challier qui, frappant tout à coup la vue des commissaires, leur causa une surprise d'autant plus grande qu'ils en ignoraient encore l'existence ; leur admiration s'exhala en pompeuses exclamations, et tout autre soin cédant à leur ravissement, ils renvoyèrent aussitôt à la section. Et grande y fut la joie à l'aspect du portrait de ce martyr de la liberté.
Les commissaires se génèrent fort peu en apposant les scellés. Je les entendis parler sans façon des meubles qui étaient à leur convenance dans les différentes maisons qu'ils avaient déjà parcourues, se faisant réci-
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proquement des concessions à nos dépens. Ils établirent pour gardien des scellés un petit vieillard, portant perruque, vêtu d^un habit gris, tenant une canne à pomme d'ivoire à la main, et se pavanant d'un air d'importance. Après lui avoir donné leurs instructions, ils se retournèrent vers ma tante et lui dirent : « Le citoyen Forêt doit manger avec toi, se tenir dans ta chambre et se chauffer à ton feu. » Après ce discours laconique, ils s'éloignèrent, et je courus chez M. Davis pour lui défendre de venir désormais. Des leçons d'anglais! Le citoyen Forêt aurait pensé que nous conspirions contre la république. Le nom seul de Davis était déjà un crime, et je ne sais s'il ne l'a pas payé de sa tête.
Je revins dans notre triste demeure, tâcher de m'habituer à ce témoin de nos moindres actions et presque de nos pensées. Ma tante montrait un calme qui contrastait avec la vivacité de son caraaère, dont la force se développait à l'égal de nos malheurs. Sa présence d'esprit ne l'abandonna jamais; sa prudence et son courage s'accrurent avec les épreuves. Le goût qu'elle avait eu pour l'aisance que procure la fortune disparut pour toujours. Les douceurs de la vie, qui avaient eu des charmes pour elle, ne lui coûtèrent pas un regret. S'oubliant pour nous, pour nous seuls elle connaissait la crainte; pour nous seuls elle tremblait, et, dans la carrière nouvelle qui s'ouvrait devant ses pas, elle allait tout perdre sans donner un soupir à son sort. Tant de grandeur, tant d'abnégation et de courage ne pouvaient appartenir qu'à