CHAPITRE HUITIÈME
qu'il n'ouvrirait pas la porte et ne laisserait emporter aucun effet, k Mais c'est à elle, et c'est pour elle! — J'en suis fâché, cela ne se peut. — Mais elle est âgée, elle va souffrir. — J'en suis fâché, cela ne se peut. » Il fallut se résigner et attendre. Nous apprîmes par là * que le citoyen Forêt était notre maître. Ne pouvant sortir sans sa permission, nous étions presque prisonniers nous-mêmes.
Ma tante passa la nuit dans une des salles de la section. Elle ne s'y aperçut pas du manque qu'elle y éprouvait de toutes choses commodes, et le sommeil ne vint point appesantir ses paupières; car, pendant toute la nuit, elle y vit arriver successivement beaucoup de personnes arrêtées comme elle. Au point du jour, elle fut transférée avec ses compagnons d'infortune aux Recluses, maison destinée à leur servir de prison.
Je n'appris que fort tard, le lendemain, le lieu de sa détention. J'envoyai aussitôt à l'Arsenal, chez madame Léger. Tous les meubles prêtés par mon père à M. de Gueriot s'y trouvant encore, je lui fis demander un matelas et un lit de sangle pour ma tante; j'ose à peine dire que j'éprouvai un refus, et qu'elle tâcha de faire parvenir les mêmes objets à un prisonnier qui l'intéressait davantage, mais sans pouvoir y réussir.
Le jour suivant, je courus à la section aussi matin que cela pouvait se faire. Deux choses importantes m'y conduisaient : voir ma tante et avoir du pain, et je veux dire ici comment on avait du pain.
Il n^y avait, dans chaque section, qu^un certain nombre de boulangers ayant le droit exclusif de vendre du pain. Leurs boutiques étaient entièrement fermées. Chacun , s^avançant à son tour vers Pespèce de guichet qu'on y avait pratiqué, y faisait passer le bon de la section qui lui accordait tant d'onces de pain; le boulanger, après Pavoir examiné, vous le rendait en vous faisant passer de même, et pour votre argent, les onces prescrites de ce pain si péniblement mendié. Aussitôt on s'éloignait, et la file faisait un pas. Cette file s'étendait souvent le long de plusieurs rues, de sorte que les derniers avaient la perspective de déjeuner à cinq heures du soir. Heureux effets de la liberté !
Je voulais donc voir ma tante et avoir du pain, deux choses, comme je l'ai dit, bien importantes à obtenir. Je commençai par cette première démarche la carrière isolée et difficile que j'ai parcourue depuis cette époque. Ce ne fut pas sans émotion que j'entrai dans la salie de la section, que j'osai m*y avancer seule et parler à voix haute devant tant de gens qui m'étaient étrangers. Je reconnus heureusement le nommé Duc, l'un des commissaires qui avaient posé les scellés l'avant-veille. Je lui parlai de ma tante, de son arrestation, et je sollicitai vivement la permission de la voir. « Ah ! ah ! dit-il, nous l'avions laissée tranquille, ils n'ont pas été aussi polis que nous. Citoyens, je trouve juste que cette petite fille aille voir sa tante, qui est une espèce de mère pour elle; nous pouvons le lui permettre. » On approuve. On écrit sur un petit carré de papier, au nom de la section du Change, l'ordre de me laisser