‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 66 sur 241 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

entrer à la prison des Recluses. Une fois en possession de ce billet, encouragée par ce premier succès, je reprends la parole pour expliquer qu^en mettant le séquestre on nous avait intimé Tordre de nourrir le gardien, et que ne pouvant trouver du pain nulle part, je demande un bon pour en acheter. « Tu n'en auras pas, c^est contraire à la loi. — Mais, citoyens, vous le savez vous-mêmes, je ne puis m^en procurer sans avoir un bon; comment donc faire? — Tu feras comme tu pourras. — Dois-je donc mourir de faim ? — Sois tranquille, tu ne mourras pas de faim; tous les ci-devant ont des ressources : tu es de cette race d'aristocrates qui sait toujours se tirer d*affaire, tu hériteras de leur esprit d^intrigue, tu ne mourras paâ de faim. — Eh bien! répondis-je tout résolument, si vous me condamnez à n^avoir pas de quoi vivre ^ vous ne pourrez pas trouver mauvais que je ne donne pas de pain au gardien que vous nous avez ordonné de nourrir. — Oh ! pour lui , c'est autre chose ; il aura sa carte, celui-là. Un bon républicain! il n'a qu'à venir. Quant à toi , vois-tu , sois sans inquiétude ; tu sauras te tirer d'affaire. » Ils prophétisaient juste. La Providence, qu'ils oubliaient, veille sur l'orphelin. Sans son appui , comment aurais-je pu surmonter tant d'obstacles ?

Je m'éloignai bien vite de ce repaire et je courus aux Recluses. La porte n'en était pas encore assiégée par la foule. Beaucoup ignoraient dans quelle prison se trouvaient leurs parents. Les arrestations continuaient. Une grande confusion régnait partout. Ce fut

à la grande promptitude de ma démarche, et peut-être à ma jeunesse, qui n^avait pas été retenue par les conseils d'une prudence réfléchie ou craintive, que je dus le bonheur de revoir ma tante.

J'entre et passe la première porte en demandant le geôlier. Je lui montre ma permission. Il la lit, la retourne, la lit encore, puis réfléchit. Suspendue comme entre la vie et la mort, j'attendais mon arrêt. Il n'y avait point encore d*ordre pour les permissions. Lui-même n'était pas exercé à ces rigueurs nouvelles et n'avait point l'habitude du mal. Me voyant aussi petite que ma permission, il eut pitié de moi, et faisant taire ses doutes, il me laissa passer. On ouvre un second guichet, puis une grille, et je me trouve dans une cour. J'étais hors de moi d'avoir pu pénétrer jusque-là. J'étouffais de douleur et de joie. Je suivais à grands pas le guichetier qui me conduisait, ne voyant que mes pensées, n'écoutant que ma propre émotion, lorsque j'entends des voix inconnues ; on me parle, on me touche presque; ce sont des criminels, ils demandent l'aumône. Ils s'approchent en agitant leurs fers. Ce bruit de chaînes, ces flgures hâves et sinistres me réveillent, me saisissent au milieu de ma vive et tendre impatience et me remplissent d'efifroi. Je n'avais jamais vu le crime de si près. Je pressais et retenais mes pas, dans la peur qu'on né s'aperçût de l'horreur qu'ils m'inspiraient. Un corridor long et sombre me conduisit à l'escalier. Je fus obligée de demander la permission de passer à un de ces hommes assis sur la première marche, et causant avec une femme

Page 1