‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 67 sur 241 · CHAPITRE HUITIEME. I · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIEME. I

fardée, parée de lambeaux élégants, au maintien hardi, aux regards effrontés; ses yeux firent baisser les miens. Je vis avec répugnance ma robe frôler la sienne. Comme tout faisait frémir dans cette prison ! Arrivée au premier étage, je crois pouvoir entrer chez ma tante. Non, le guichetier me montre sa porte, mais il en avait oublié la clef; il me quitte pour aller la chercher. Je reste seule devant cette porte. On y voyait trois verrous et deux serrures neuves; deux autres portes , sur le même palier, avaient aussi des serrures neuves qui attestaient de la nouveauté de ces précautions. Ma tante renfermée avec tant de soin, pensais-je; les criminels respirent l'air, et l'innocence en est privée! Ils se promènent, elle est renfermée! Hélas! n'osant soupirer, mes pensées mêmes étaient dans les fers, je craignais qu'elles ne fussent devinées, et qu'on en fît un crime de plus à ma tante.

Enfin la porte s'ouvre, je me précipite; je crois voir celle que je désire et que je cherche. Ce sont des femmes inconnues. « Êtes-vous prisonnière? disentelles. — Non, non; où est ma tante? » Ma tante, ma pauvre tante accourait heureuse et joyeuse de me revoir. « Qu'as-tu fait? comment vas- tu? qu'es-tu devenue? — Ma tante, avez- vous dormi? avez- vous mangé? n'êtes- vous pas malade? w J'avais tant de choses à demander! Toutes ces dames me regardaient, nous écoutaient, s'attendrissaient avec nous ; elles m'appelaient leur bon ange, ma présence leur donnant l'espoir de voir la porte s'ouvrir aussi pour quelque ange chéri ^ désiré par elles. J'étais la première per-

sonne libre qui pénétrait dans la prison. « Comment avez -vous fait pour entrer ici? w Et je l'explique comme je le peux. Ma tante, avare de son bien, me prend par la main, m*arrache à leurs questions, et m'entraîne à travers un grand galetas. Nous entrons dans une chambre assez vaste, où elle me fait asseoir sur son matelas roulé par terre.

J'ai oublié de dire qu'après le refus de madame Léger de me donner un lit pour ma tante, une brave femme tira du sien un matelas de crin que j'eus le bonheur de lui faire parvenir; mais il s'était passé un jour et deux nuits pendant lesquels elle n'avait eu qu'un peu de paille pour se coucher. Ce matelas était son lit, sa table, sa chaise. Je ne vis pas d'autres meubles dans cette chambre, où elles étaient plus de cinquante. Celles qui n'avaient point de matelas étaient couchées sur un peu , très-peu de paille, et c'était le plus grand nombre. Voilà le spectacle qui frappa ma vue, et me contraignit pendant quelque temps au silence.

Ma tante ne me parut ni changée, ni abattue, ni occupée d'elle ; ne songeant qu'au plaiisir de notre réunion momentanée, elle en jouit avec délices, malgré l'idée des dangers auxquels elle me croyait exposée. Ces craintes mêmes rehaussaient le bonheur de me voir. Ma vue lui était chère. Faible roseau, devenu son appui et presque son espérance, j'étais tout pour elle. Nous repassâmes ensemble ces trois jours si longs, si remplis de tristes nouveautés pour nous. Chacune des heures de ces tristes jours fut racontée. La peinture de nos sentiments réciproques

Page 1