CHAPITRE HUITIEME. I
cipal. Il Quant à ma femme, continua-t-il, un peu plus bas encore, elle a toujours aimé les exécutions : lorsqu'on devait pendre quelqu'un, elle était des premières à courir. J'avais beau la renfermer sous clef, elle trouvait toujours moyen de s'échapper et d'arriver à temps. »
Cette espèce de mégère était un des inconvénients les plus pénibles de ma situation. Elle venait tous les soirs, après les fatigues du jour, partager le gîte de son époux. La liberté de soupirer m'eût été chère ; je n'en jouissais pas. Cette femme était là, elle racontait les nouvelles à son mari. Et qu'étaient ces nouvelles? Les cruautés de chaque journée, les supplices, les exécutions. Elle était partout, elle ne m'en laissait ignorer aucun détail. Elle y mettait même une action, un empressement qui épanouissaient sa figure; on y voyait tout Tattrait que cet afifreux spectacle avait pour elle. Je n'avais pas le droit de lui imposer silence. Cette citoyenne Forêt terminait ordinairement son discours en tirant son souper de sa poche. C'était, le plus souvent, du pain et du fromage fort(i) dans du papier, espèce d'onguent dont elle taisait des tartines qu'elle mangeait avec grand appétit, en infectant ma chambre de l'air méchant le plus satisfait.
Cette femme rendait ma vie extrêmement dure, plus
(i) Les épiciers ramassent les miettes et les restes de toutes les espèces de fromages, que Ton pile en les humectant d'eaude-vie. Je laisse à juger du goût, de l'odeur et de l'aspect de ce mets.
l34 UNE FAMILLE NOBLE SOUS LA TERREUR.
dure qu'on ne saurait Timaginer. Sàint-Jean et Cantat augmentaient le désagrément de mon intérieur. Ils n'avaient jamais pu se souffrir, et leur antipathie étant montée à son comble, ils se querellaient du matin au soir. J'étais aux expédients pour vivre. Il fallait nourrir cinq personnes. La difficulté d'acheter était grande. Saint-Jean ne voulait pas faire les emplettes, et Cantat ne voulait pas faire la cuisine. Leurs altercations furent quelquefois si vives et si répétées que je me vis forcée de prier à deux reprises ma tante de leur faire des représentations, malgré la douleur que j'éprouvais de l'occuper dans sa prison d'une chose aussi désagréable, et, de plus, de sacrifier deux jours sans la voir pour les faire entrer à ma place.
J'ai anticipé sur les événements pour faire le tableau de mon existence intérieure. Je ne rentrais jamais dans ma chambre sans dégoût. A peine levée, cet homme arrivait. Le soir, j'étais obligée d'attendre- qu'il lui plût de se retirer pour pouvoir me coucher. On faisait la cuisine, on mangeait dans ma chambre. Certes, en pensant à ma tante, je ne pouvais me plaindre. Si du moins j'eusse été près d'elle! j'aurais soupiré sans crainte; son amitié m'eût consolée! Mais sans amis, sans soutien, sans ouverture de cœur... qu'un enfant est malheureux !
N'ayant pas de permission, je n'entrai pas le lendemain dans la prison. J'eus la douleur de rester pendant plusieurs heures devant la porte, sans pouvoir faire passer le dîner de ma tante. Cantat avait porté la corbeille jusqu'à la prison. Là, je m'en étais chargée,