CHAPITRE HUITIEME. l
et rien au monde ne me l'aurait fait quitter, car sur elle seule reposait Tespérance d'entrer. Cependant je n'y parvins pas ; la corbeille seule passa , en faisant prix avec un des guichetiers pour en payer le port.
Il m*est arrivé de me trouver à dix heures à la porte de la prison , et à midi nous étions encore chargées de nos corbeilles que personne n'avait voulu prendre. Le geôlier faisait alors fermer la porte Jusqu'à deux heures, temps consacré à son dîner. A deux heures, on la rouvrait. Les guichetiers et leurs femmes se répandaient dans la foule, négociaient avec nous, et refusaient de se charger des corbeilles, si le prix offert pour cela ne leur convenait pas. Souvent on était forcé de remporter son dîner, par l'impossibilité de souscrire à des conditions trop onéreuses ; car dans le nombre des prisonniers il y avait beaucoup de gens très-pauvres.
D'autres fois, ils ajoutaient aux privations des détenus par leur négligence ou par leur mauvaise volonté; les corbeilles restaient dans la cour et ne leur étaient remises que le lendemain. Enfin j'ai vu, sur la porte de la prison, des gens les ouvrir, dépecer et manger ce qu'elles contenaient, ajoutant à nos souffrances une dérision insultante, et voulant sans doute nous faire comprendre qu'avec ce genre de surveillance on ne pouvait tenter de faire passer aux prisonniers des lettres ou des avis dans les mets qu'on leur envoyait. Quelle déchirante impatience s'empara de moi, en découvrant que ma tante avait été privée de nourriture! Je me procurai dans la suite une
l36 UNE FAMILLE NOBLE SOUS LA TERREUR.
volaille froide à laquelle elle recourait lorsque le dîner n'arrivait pas; elle la conservait dans une petite corbeille placée près de son matelas, et qui était destinée à renfermer le peu de linge dont elle avait besoin.
Je n'ai point encore parlé de nos voisins. Leur histoire ressemblait à la nôtre. Ils avaient aussi leurs scellés, leur homme gris, et les mêmes ordres leur avaient été dictés. Une souffrance générale étendait sa triste uniformité sur tout ce qui était bien pensant. M. Mazuyer était en fuite. M. et madame de Bellecise avaient été mis en arrestation. Quant à Félicité, leur courageuse fille, en butte à une persécution personnelle, elle avait aussi dû chercher son salut dans une fuite rapide.
Douée d'une grande perspicacité, elle avait bientôt prévu la malheureuse issue du siège, et demandé à ses parents la permission de les quitter. « Laissezmoi partir, leur dit- elle; j'augure tristement de l'avenir. Les Lyonnais, réduits à eux-mêmes, ne pourront résister longtemps à des forces qui se renouvellent sans cesse. De grands désastres en seront la suite. Il faut tâcher, avant ce temps, d'avoir de l'argent, et je vais m'en occuper. » Elle s'habille en paysanne, fait de longs circuits pour éviter les troupes citoyennes, et parvient sans encombre à Bellecise, terre de son père, à douze kilomètres de Lyon. Elle y trouve tout séquestré, par l'ordre du représentant Fouché qui siégeait près de là, et qui la fit mettre en arrestation dès qu'il l'y sut arrivée. Néanmoins,